Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email

« Adversus Zemmorum » : le fascisme et le nazisme étaient-ils de gauche ?

Par

« Adversus Zemmorum » : le fascisme et le nazisme étaient-ils de gauche ?

Par

Le petit milieu médiatique et intellectuel français semble de plus en plus enclin ces dernières années à produire un nouveau type d’article à vendre au grand public, pour le plus grand bonheur du capital : le polémiste cuistre et ignorant, qui produit des contre-vérités historiques à une vitesse défiant toute concurrence. Des intellectuels de la trempe d’un Bernard Henri-Lévy les avaient certes précédé en la matière[1]Sur les précédents historiques de ce sinistre personnage et de la mythomanie intellectuelle invétérée, on ne peut que recommander la lecture de l’échange qui eut lieu entre BHL et Pierre … Continue reading, mais il faut bien avouer que comparés à nos faussaires stakhanovistes contemporains, ces modestes escrocs feraient presque figures d’honnêtes artisans travaillant dans une petite production familiale, visiblement dépassés par la grande industrie de ces jeunes loups arrivistes et prêts à tout. Que ce soit Michel Onfray ou Eric Zemmour, ils ont pour point commun et comme ligne de constance que chacune de leur déclaration contient une énorme concentration de mensonges, de révisionnisme historique, et de manipulations intellectuelles en tout genre : ce ne sont plus des faussaires, mais des industriels du révisionnisme historique, à la verve aussi mégalomaniaque qu’inculte, et que les médias s’arrachent comme des stars du football hors-de-prix.

Face à de tels athlètes du mensonge et de la falsification, la plupart des intellectuels et des gens de gauche hésitent sur la façon de leur répondre, et semblent désormais complètement dépassés.
En effet, on peut continuer, dans la lignée universitaire et de la tradition rationaliste, à procéder comme Pierre Vidal-Naquet, et démonter patiemment, mensonge après mensonge, pourquoi celui-ci est factuellement faux, ou du moins très malhonnête, et laisser de côté les problèmes politiques qu’ils impliquent. L’inconvénient de cette méthode est double. Premièrement, démonter un mensonge prend beaucoup plus de temps qu’il n’en faut pour le produire : à peine s’est-t-on échiné à en réfuter un que, telle les têtes d’une hydre, mille autres ont surgi – et on risque donc vite de s’épuiser en vain. Deuxièmement, les résultats d’une telle méthode sont totalement nuls, et celle-ci a plus d’une fois montré son inefficacité – surtout depuis le temps qu’elle est utilisée : il n’est qu’à voir la façon dont un Michel Onfray a pu littéralement coloniser les étagères des grandes librairies pour bien saisir que la disqualification légitime qu’il a reçu dans le monde universitaire n’a été d’aucun effet sur son succès médiatique et mondain dans celui de l’édition. Pour aussi noble qu’elle soit, cette méthode semble donc totalement dépassée par les évènements, et ineffective contre la brutalisation du jeu idéologique qui s’est opérée en France ces 20 dernières années.
La deuxième méthode possible est celle de se placer d’abord et avant tout sur le terrain de la lutte idéologique, et d’opposer prioritairement à ces producteurs en série de mensonges des arguments d’ordre politique. En effet, on se doute bien que ce n’est pas la quête de la pure connaissance désintéressée qui guide ces individus, mais bien (i) un arrivisme mondain à toute épreuve, et (ii) des idées politiques très précises : l’anti-jacobinisme et l’anti-marxisme maladifs pour Onfray ; le maurrassisme réactualisé et le racisme anti-musulman méthodique[2]Outre que le terme « d’islamophobie » n’est pas très précis, car il peut renvoyer à des attitudes très différentes, il a en outre le désavantage d’atténuer la gravité de ce … Continue reading pour Zemmour[3]Lire ici l’éloge inconditionnel, et sur un mode identificateur par Zemmour de Jacques Bainville, l’historien de l’Action Française : … Continue reading. Le problème est que cette méthode, pour aussi précieuse qu’elle soit lorsqu’elle montre la racine de classe de phénomènes idéologiques, ne semble pas non plus très efficace : la droite peut continuer à affabuler autant qu’elle le veut, tant que la gauche qui défend le camp du travail n’aura pas su lui opposer une force populaire massive, la première continuera impunément son manège, et la seconde restera impuissante.
Car la racine de l’échec de ces deux méthodes semblent être la même : la gauche populaire, qui incarne face au grand capital le monde du travail, a disparu depuis les années 90, et se réduit désormais à l’état de forces très dispersées et éclatées. Au point même que plus d’un à gauche s’interroge sur la pertinence du clivage gauche-droite, et appelle à mettre à distance cette étiquette, parfois même au sein du mouvement communiste.

A partir de ces quelques remarques, nous aimerions donc proposer une analyse à trois niveaux, à propos d’une saillie relativement récente de Zemmour, sur le caractère de gauche du fascisme et du nazisme[4]Le mouvement fasciste naît à gauche, Mussolini appartenait au parti socialiste. Le parti nazi est aussi de gauche.#Facealinfo pic.twitter.com/9k33ZAFERr— Eric Zemmour (@ZemmourEric) June 23, … Continue reading. Non par obsession du personnage[5]Nous avions commis il y a quelques temps un autre article sur ce sinistre individu : http://jrcf.over-blog.org/2019/10/eric-zemmour-a-najran-ou-un-decliniste-sur-le-declin.html, non pas seulement parce qu’il est un polémiste à large audience, ou qu’il se rêve un destin politique national, pas seulement non plus parce qu’il professe des thèses historiques aussi erronées que graves, mais d’abord et surtout parce que l’outrecuidance et l’impunité de ses sorties ne font que révéler à quelle point la crise du mouvement progressiste est profonde : avec une gauche prolétarienne puissante, un Zemmour serait tout simplement impossible.
Il faut donc répondre à Zemmour, point par point et de façon détaillée, afin de donner à tout un chacun des armes intellectuelles pour se défendre contre ses mensonges. Il faut aussi bien sûr lui répondre politiquement de façon vigoureuse. Mais il faut aussi et surtout forcer la gauche à s’interroger sur elle-même, afin qu’elle revienne pour le meilleur à ses fondamentaux, et qu’elle renoue enfin avec la victoire. Toute lutte idéologique contre un adversaire doit être aussi l’occasion d’une clarification avec soi-même : de même, il n’est pas de lutte politique valable contre un camp adverse qui ne soit aussi une clarification avec son propre camp.

Les « arguments » de Zemmour

Au fond, la thèse de Zemmour est très simple, et a trouvé une certaine résonance dans nombres de milieux anticommunistes et fascisants : « les fascistes étaient des gens de gauche », et « le nazisme et le fascisme sont des mouvements de gauche ». On voit bien là l’intérêt politique et idéologique évident d’une telle thèse pour Zemmour et ses soutiens. C’est une pure inversion accusatoire : puisque Zemmour et les siens sont des néo-maurrassiens fascisants, il leur est infiniment plus confortable de rejeter l’infamie du fascisme sur la gauche, plutôt que de l’assumer en leur nom propre – alors qu’en bons militants d’extrême-droite, ils en sont les plus fidèles héritiers[6]C’est ainsi que dans le même style, en 2018, l’historien maurrassien Olivier Dard tenta de blanchir Maurras de tout lien avec le nazisme et le fascisme, et même avec l’antisémitisme. Sur ce … Continue reading.

Les trois arguments de Zemmour pour soutenir sa thèse sont confondants de faiblesse :
Argument 1 : « Mussolini était un socialiste »
Argument 2 : « Le nom du parti nazi est « national-socialiste » »
Argument 3 : « Les SA veulent abattre le capitalisme » et « Hitler, dès son arrivée au pouvoir, a fait voter beaucoup de lois sociales ».

L’ensemble est aussi clair que le fond confondant de faiblesse argumentative.
L’argument 1 souligne simplement le fait que Mussolini a effectivement débuté sa carrière au Parti socialiste italien, mais Zemmour oublie de souligner qu’il en a été exclu au début de la guerre en novembre 1914, à cause de son militarisme interventionniste. Si tous les renégats politiques devaient porter à vie leurs précédentes affiliations, alors Emmanuel Macron devrait-t-il être encore aujourd’hui qualifié de « socialiste », lui qui fut lancé par François Hollande et Jacques Attali ? Jacques Doriot, pourtant considéré comme plus à droite que Pierre Laval par les nazis, devrait-il dans les années 30 et 40 être considéré comme un « bolchevique », du fait de son appartenance dans les années 20 au PCF ? On voit bien qu’une telle conception conduit à des absurdités sans nom, et il n’est pas bien sérieux de s’y attarder.
Nous traiterons l’argument 2 en détail plus loin, même s’il ne repose que sur une simple assimilation de mots par Zemmour. Pour ce qui est de l’argument 3, nous renvoyons à notre récente traduction de la « Loi sur l’organisation du travail national », promulguée en 1934 par le IIIe Reich : son éloquence devrait convaincre même les plus sceptiques de l’inanité de l’argument[7]Voir ici : https://legrosrougequitache.fr/traduction-de-la-gesetz-zur-ordonung-der-nationalen-arbeit-de-janvier-1934-ou-la-mise-en-place-par-le-nazisme-dun-caporalisme-managerial-feodalisant/.

Afin de répondre vraiment sur le fond à Zemmour, au-delà de la faiblesse caractéristique de ses arguments, nous aimerions soutenir trois thèses, dont nous énonçons ici les résultats, et que nous démontrerons ensuite. Pour savoir effectivement si le nazisme était « de gauche » ou non, il faut bien entendu premièrement savoir ce qu’est la gauche, et deuxièmement, ce que le nazisme entendait par « socialiste ».
Thèse 1 : la gauche est le positionnement politique, au sens large du terme, qui prend systématiquement parti pour le monde du travail, dans le combat qui l’oppose sans relâche au grand capital, tant dans les luttes nationales qu’internationales.
Thèse 2 : le nazisme est le pouvoir terroriste ouvert de la grande bourgeoisie financière, pour reprendre l’expression de Georges Dimitrov, et nullement l’expression des intérêts des classes populaires ou du prolétariat.
Thèse 3 : Le « socialisme » pour les nazis n’était absolument pas une conception économique, mais un mot d’ordre confusionniste. Ceux-ci ont toujours par ailleurs tenu à marquer l’abîme qui sépare le marxisme ou le « socialisme international » du « socialisme national ».

Qu’est-ce qu’être de gauche ?

La réponse à cette question est loin d’être simple, et déclenchera toujours les controverses les plus vives. On répondra souvent qu’en la matière, chacun voit midi à sa porte, et que la définition que l’on donne à cette question est infiniment subjective, ou bien dépend des intérêts du moment. Voulant éviter ce reproche de partialité dans la définition de ce que c’est qu’être de gauche, nous aimerions adopter une approche historique du phénomène, ce qui lui donnera un aspect plus objectif, et une meilleure base pour la discussion.

Tout d’abord, la gauche et la droite sont des concepts politiques intrinsèquement modernes, et qui à la vérité ne sont probablement pertinents que pour les régimes politiques contemporains du capitalisme, à l’inverse d’autres catégories politiques plus générales. Ainsi, on peut très bien se demander qui entre Platon ou Aristote (ou un Solon et un Périclès) est le plus conservateur politiquement ; en revanche, se demander lequel est le plus « de droite », ou « de gauche » risque fort d’être une question qui n’a pas vraiment de sens. On trouvera certes des aspects plus ou moins conservateurs et progressistes chez l’un et chez l’autre, mais cela n’indique absolument pas que l’on soit « de droite » ou « de gauche ». Pour pouvoir positionner politiquement les idéologies de la droite vers la gauche, il faut au préalable que toutes ces positions politiques puissent s’orienter autour d’une seule et même question, ou en tout cas, l’avoir pour base fondamentale. Tant qu’une société s’organise fondamentalement en une multitudes de classes hétérogènes, cette organisation de la politique autour d’une seule question ne peut avoir lieu. Il faut évidemment attendre l’émergence du capitalisme pour que ce soit possible. Pourquoi ? Parce que le capitalisme est le seul mode de production qui peut exister avec seulement deux classes, et aucune de ces deux classes ne peut exister sans l’autre : la bourgeoisie, qui possède les moyens de production, et le prolétariat, qui doit vendre sa force de travail pour pouvoir les utiliser. Cela signifie que dans le capitalisme, ou dans une société qui fait naître le capitalisme, toute question politique peut se résumer à cet antagonisme capital/travail. Bien sûr, il peut exister dans le capitalisme, surtout à ses débuts, un nombre très grands d’autres classes (aristocratie foncière, paysannerie indépendante, petite-bourgeoisie, etc.), mais ces classes n’ont plus alors qu’un rôle politique et économique subalterne : en définitive, la seule question politique qui leur est posée est de savoir du côté de quelle classe elles se rangeront – la classe du travail, ou la classe du capital.

Le clivage gauche/droite naît donc politiquement à l’aube du capitalisme moderne, et ses premières manifestations éclatantes eurent lieu lors des révolutions anglaise du XVIIe siècle, et française du XVIIIe.
En effet, lorsque la première guerre civile anglaise éclata en 1642 entre Charles Ier et le Long Parlement, le désaccord fondamental porta sur une question politique : le roi peut-il promulguer une loi sans l’accord de la chambre des Communes ? On comprend l’enjeu de la question : la souveraineté étant absolue ou n’étant pas, soit le roi est le souverain, et donc il peut promulguer des lois sans l’accord du parlement ; soit c’est le parlement qui l’est, et alors il peut bloquer la volonté royale. Malgré toute la bonne volonté et les contorsions des membres les plus modérés de la chambre des Communes, il n’y avait que deux réponses possibles à cette question, et toute médiation était vaine : soit le roi, soit le parlement. Vouloir une troisième possibilité relevait alors d’un idéalisme politique total. C’est alors que le parlement se scinda en deux : ceux qui pouvait être dit « de droite » prenait le parti du monarque, et ceux qui pouvaient être dit « de gauche » prenait le parti de la chambre des Communes. La scission était simple, et implacable par sa logique. On voit d’ailleurs dans ce cas-là qu’il n’y a aucun sens à vouloir être « au centre », ou à vouloir « dépasser le clivage gauche/droite » sur cette question. Toute tentative de ne pas se positionner contribue plus à brouiller les enjeux autour de cette question, et qui plus est de façon vaine. Celui qui tente de dire que la question n’a pas de sens cherche en réalité à servir un des deux camps : par exemple, un monarchiste constitutionnaliste modéré aurait pu à ce moment-là tenter de démontrer que le droit de veto du parlement n’aurait pas entamé la souveraineté du roi. En vain, puisque Charles Ier lui-même a compris que cela revenait à vider la monarchie de sa substance. En agissant ainsi, et indépendamment de ses intentions réelles, un tel monarchiste modéré n’aurait fait que renforcer la chambre des Communes, mais en sous-main et sans l’avouer ouvertement.

Bien sûr, et c’est là où la chose devient éminemment plus dialectique que cette première séparation, le clivage « gauche/droite » se complexifie lui-même au cours du développement de cette première question, même s’il reste fondamental. Reprenons le cours de la Révolution anglaise : effectivement, tous les partis ont dû se positionner sur un axe « droite/gauche » afin de répondre à la question du droit de veto du Parlement, et malheur aux tièdes. Cependant, parmi ceux qui au début de la guerre civile étaient « à gauche », il y avait les partis les plus divers : des monarchistes constitutionnalistes (les presbytériens), des républicains, pour certains très radicaux (les puritains, parfois appelés « les indépendants » au début de la révolution), et même des sortes de proto-communistes (les « niveleurs » et « creuseurs », réunis autour de John Lilburne, Gerrard Winstanley, et d’autres). Au cours du développement de la révolution, un grand nombre de presbytériens sont repassés dans le camp du monarque, et ont même participé à sa restauration. De même, les cromwelliens, pourtant initialement des puritains, donc plutôt à gauche, ont liquidé en mai 1649 les niveleurs, avant de proclamer la République. Cela signifie-t-il que le clivage gauche/droite n’avait alors plus de signification ? Aucunement, simplement qu’il y avait eu une évolution de la question initiale, et que les prises de partis devaient évoluer. Ainsi, les presbytériens ont démontré que leurs prises de position « à gauche » en 1644 s’est faite en réalité sur des bases très fragiles : on pourrait sans trop se tromper les qualifier de « gauche modérée ». De même, les puritains, et les cromwelliens ont démontré que même s’ils étaient plus conséquents que les presbytériens – donc, plus « à gauche » –, ils ne l’étaient pourtant pas assez pour faire aller la révolution anglaise jusqu’à remettre en cause l’ordre de la propriété privée. D’où leur perte d’ailleurs, puisque ayant liquidé leur gauche, ils se sont retrouvé sans base sociale pour combattre leur droite[8]On voit donc ici le caractère éminemment tactique de ces considérations a priori abstraites, et donc leur caractère politique vital..
Résumons donc les acquis de cet exemple historique : (i) être de gauche durant la révolution anglaise, c’est s’opposer à la monarchie absolue ; (ii) le rester, c’est tirer toutes les conséquences d’une telle opposition, et la mener jusqu’au bout. D’où le fait qu’un positionnement politique est éminemment dialectique : le moment (ii) peut tout à fait contredire le moment (i). Il faut donc garder à l’esprit cette ambiguïté lorsque l’on cherche à classifier tel ou tel mouvement « à gauche », et surtout bien étudier les questions politiques les plus urgentes et les plus fondamentales de l’époque où agissent ces mouvements.

Historiquement en France, le clivage « gauche/droite » naît de la même façon durant la Révolution Française. Nous ne nous y attarderons pas outre mesure, puisque dans nombre de ses grandes lignes, la Révolution Française présente une structure similaire à la Révolution anglaise, bien que de façon plus marquée et plus radicale.
Le clivage « gauche/droite » naît à l’été 1789, de façon bien connue, autour de la question du droit de veto du roi : dans la nouvelle monarchie constitutionnelle, le roi devait-il avoir un droit de veto sur les décisions de l’Assemblée ? Telle était alors la question fondamentale du moment. Ceux qui répondaient à cette question par l’affirmative se sont placés à droite dans l’Assemblée (les monarchistes affirmés, ou « monarchiens »), et ceux qui répondaient par la négative se sont placés à gauche (monarchistes modérés, Girondins, Montagnards, Jacobins et d’autres). La suite de la révolution a montré une évolution similaire à la révolution anglaise : radicalisation du parti de droite, et radicalisation vers la gauche de la révolution, jusqu’à Thermidor. On voit donc ici que la dialectique des deux moments d’un positionnement à gauche se révèlent ici aussi valide. Ainsi les Girondins, pourtant plutôt à gauche au début de la révolution, ont progressivement glissé vers la droite en refusant toujours obstinément aux Jacobins l’idée de la nécessité d’une République qui soit sociale, et pas seulement politiquement et économiquement libérale.

A partir de ce rappel historique, on peut donc se demander si ce clivage « gauche/droite » n’est pas historiquement dépassé : après tout, la monarchie n’existe plus en France ! Sauf qu’il ne faut pas analyser la question posée durant les révolutions anglaise et française pour elles-mêmes, mais pour leurs soubassements de classes : la bourgeoisie progressiste d’alors était globalement contre la monarchie absolue, tant que l’aristocratie la défendait. Être de gauche, c’était donc prendre le parti de la classe la plus progressiste de l’époque ; et on peut mesurer l’intensité de cette prise de parti par le soutien des classes que la bourgeoisie allait chercher ailleurs. Ainsi, les Jacobins, qui cherchaient le soutien des classes populaires pour fonder une République sociale étaient donc objectivement parmi les plus à gauche sur l’échiquier politique d’alors.
Néanmoins de nos jours, l’aristocratie a disparu, ou du moins a fusionné avec la grande bourgeoisie. Contrairement aux révolutions françaises et anglaises, l’antagonisme n’est plus principalement entre l’aristocratie et la bourgeoisie, mais entre la bourgeoisie et le prolétariat. On a donc ici la réponse à notre question : être de gauche à partir du XIXe siècle, c’est prendre le parti du prolétariat contre le grand capital ; symétriquement, être de droite, c’est prendre le parti de la bourgeoisie – soit pour écraser directement le prolétariat (droite extrême, fascisme…), soit amoindrir les antagonismes pour endormir et duper les prolétaires, mais permettre tout de même à l’exploitation de se faire (droite « modérée », droite « sociale »…)[9]On mesure ici à quel point il est absurde de penser que la gauche serait « le camp du Bien », comme le pense de façon naïve les sociaux-démocrates ou certains gauchistes, ou comme … Continue reading.

Par ailleurs, il faut noter que la dialectique interne à la gauche et à la droite continue de s’appliquer de nos jours, et prive ce clivage de tout aspect binaire ou manichéen. La sociale-démocratie historique s’est toujours prétendue de gauche, car elle a toujours revendiqué défendre les travailleurs contre le grand capital, mais de façon « réaliste », à l’inverse soit-disant des communistes « extrémistes ». La scission n’est donc pas binaire, ni figée dans le temps : on ne juge pas un mouvement à ses déclarations, mais à ses actes. La sociale-démocratie s’est toujours en parole prononcée pour le prolétariat, mais les a toujours trahie dans les faits. De l’Union Sacrée de 1914 aux piteux atermoiements de François Hollande, il n’est pas besoin de faire ici la liste pour bien montrer que la sociale-démocratie n’a jamais réussi à défendre correctement ni le prolétariat national, ni le prolétariat international : « de gauche » en parole, celle-ci s’est donc révélée « de droite » en acte.
Et c’est la même dialectique qui a condamné le gauchisme, trotskisme et anarchisme en tête : toujours « de gauche » en parole, et plus que les communistes d’ailleurs, toujours à défendre en parole le prolétariat, et bien plus que les communistes, ils ont pourtant toujours prouvé leur ineffectivité dans les graves moments de crise, et leur irresponsabilité totale, en renvoyant toujours les camps dos-à-dos, se condamnant par là à l’impuissance[10]Sur le gauchisme, voir l’article suivant : http://jrcf.over-blog.org/2020/12/le-gauchisme-ou-l-effet-procuste.html. Et un mouvement politique qui désarme le prolétariat, comment ne pas le qualifier objectivement « de droite », d’une façon ou d’une autre[11]La liste est longue des trahisons du gauchisme sur ce point-là : de la guerre d’Espagne bien sûr, où ils ont préféré faire gagner le franquisme à l’horrible « stalinisme » … Continue reading ?

Pour autant, il ne faut pas prendre une telle position pour sectaire ou de type « seul-contre-tous » : seulement, entre la déclaration d’intention d’être de gauche et la réalité effective, il y a le même écart qu’entre la pensée et la réalité – et celui-ci est souvent béant. Ce n’est pas que le communisme prétend être le seul à avoir le droit d’être de gauche : il indique simplement que c’est un positionnement qui n’est pas innocent et qui n’a rien d’anodin, et que bien rares sont les hommes et les mouvements qui seront prêts à aller au bout de la lutte des classes et ce qu’implique l’antagonisme capital/travail. Pour autant, le communisme ne juge pas de la réalité d’un positionnement de gauche a priori, et avant les faits : il accompagne les mouvements qui se veulent de gauche, et si ses membres sont sincères, il leur montre la réalité de ce qu’implique un tel positionnement. Si ceux-ci sont prêts à l’accepter, c’est tant mieux, mais s’ils refusent de le voir et se retrouve à la traîne des masses populaires, alors ils se retrouveront objectivement du mauvais côté de la barrière – pire encore si comme certains par le passé, ils sont prêts à s’allier avec des forces réactionnaires pour briser la résistance des masses au nom des « idéaux » et des « grands principes ».

Notons également par honnêteté qu’une même dialectique est possible au sein des mouvements de droite, c’est-à-dire qui représentent les intérêts de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoise. Ces mouvements, pourtant objectivement de droite, et donc avec des intérêts opposés à ceux du prolétariat, peuvent cependant parfois, de façon très conjoncturelle et limitée, se retrouver dans les mêmes luttes que les mouvements de gauche et le prolétariat. On peut ainsi penser en France au gaullisme dans l’après-guerre immédiate. Le gaullisme est très certainement un mouvement de droite, puisqu’il représente les intérêts d’une partie de la bourgeoisie industrielle et de la petite-bourgeoisie. Pourtant, en 1945, ses objectifs convergent partiellement avec ceux du prolétariat, sur certaines questions : il est évident qu’il était dans l’intérêt du prolétariat d’abattre le régime de Vichy, et qu’il n’était pas dans son intérêt de voir la nation française démembrée par les américains et placée sous le gouvernement de l’AMGOT (“Allied Military Government of the Occupated Territories”). C’est ainsi que les communistes et les gaullistes ont pu, à un certain moment, se retrouver sur certaines luttes, mais de façon très partielle. Un mouvement de gauche peut donc tout à fait à un moment donné avoir les mêmes intérêts tactiques qu’un mouvement de droite, sans que l’un et l’autre ne se renient et ne remettent en question leurs affiliations politiques.

Des racines de classe du fascisme et du « national-socialisme »

Ainsi, pour répondre à la question de savoir si le fascisme est un mouvement de gauche, il nous faut simplement élucider la question des racines de classe du fascisme[12]Rappelons que nous traitons ici le nazisme comme variété du fascisme : comme l’écrivait Dimitrov en 1935, « Le fascisme au pouvoir est, comme l’a caractérisé avec raison la … Continue reading : si celui-ci favorise les intérêts du prolétariat, il sera de gauche, sinon, il sera de droite. Encore plus : si le fascisme s’oppose de façon la plus brutale et terroriste aux intérêts du prolétariat (plus encore que le libéralisme par exemple), alors nous serons en droit de le qualifier objectivement « d’extrême-droite ».

La réponse à cette question sera relativement aisée : dans la mesure où il nie la lutte des classes, pour au contraire affirmer pleinement la lutte des races, il lui est totalement impossible de représenter les intérêts du prolétariat[13]Hitler manifeste à plusieurs reprises dans Mein Kampf sa totale opposition à la théorie de la lutte des classes. Deux exemples suffiront : « Mit zwanzig Jahren hatte ich unterscheiden … Continue reading. Au contraire, par sa théorie de la lutte des races (les races et non les classes seraient le moteur explicatif de l’Histoire), il affirme d’une part la communauté d’intérêt entre les classes exploiteuses d’une nation et les classes exploitées, et d’autre part il affirme l’opposition absolue d’intérêts entre les classes exploitées des différentes nations. Quel que soit le sens qu’on donne à ces termes, il n’y a là strictement rien de socialiste, ou de prolétarien.
Et on pourrait multiplier à l’infini, mais sans nécessité, tout ce qui sépare le fascisme d’un mouvement de gauche : impérialisme, chauvinisme agressif, militarisme, culte de l’autorité et du chef, revendication de l’inégalité parmi les hommes, anti-universalisme affirmé, irrationalisme militant, etc. Bref, autant d’éléments qui marquent la frontière absolue qui sépare le fascisme de tout mouvement de gauche.

On répondra alors peut-être qu’il faut chercher ailleurs, mais qu’avec un peu d’application, on peut trouver dans le fascisme des éléments plutôt de gauche : (i) exaltation de la communauté contre l’individu privé, (ii) culte du progrès technique, (iii) programme de modernisation des infrastructures et de l’industrie nationale, (iv) volonté affirmée de lutter contre les inégalités sociales et la finance, et même parfois rhétorique « anti-capitaliste »[14]Ainsi chez Mussolini : « notre État n’est pas un État capitaliste, mais corporatif ». Dans Mein Kampf, on ne trouve à aucun moment une critique, même modérée, du … Continue reading. Répondons donc dans l’ordre, et nuançons grandement ces lieux communs.

(i) Pour ce qui est de l’exaltation de la communauté face à l’intérêt égoïste et privé, ce n’est nullement l’apanage des mouvements de gauche : tous les mouvements monarchistes et féodalistes du XIXe siècle critiquent l’individualisme capitalistique égoïste, pour lui opposer la grandeur de la communauté traditionnelle et organique. Le fascisme ne fait que reprendre plus ou moins à la lettre cette « critique romantique » du capitalisme (donc une critique par la droite). Cette « critique romantique » ne peut avoir que deux possibilités : soit elle se réfugie dans un passé fantasmé pour opposer une alternative au capitalisme, et donc elle prône – de façon illusoire – un retour aux rapports de production pré-capitalistiques (ce sera l’option d’un Thomas Carlyle durant l’époque victorienne par exemple) ; soit elle comprend la vanité de son opposition économique au capitalisme, et sombre dans l’idéalisme total, en critiquant seulement les conséquences culturelles et morales du capitalisme, mais en étant incapable de proposer un contre-mode de production (ce sera l’option du dernier Nietzsche, et aussi celle des nazis).
Cette dernière variante de la critique romantique dénonce dans le capitalisme la destruction de la culture que celui-ci engendre nécessairement, l’abrutissement des individus et le rétrécissement de leur horizon à des problèmes étroits et bornés, l’individualisme égoïste et froid, mais se montre incapable de critiquer l’exploitation économique. Cette critique veut le capitalisme, mais sans ses conséquences culturelles : position vaine comme on le voit, et qui le contraint à n’être qu’un défenseur contradictoire du capitalisme[15]Ainsi le nazisme veut la propriété privée, mais pas que certaines nations (les non-allemandes) aient plus que d’autres ; il veut la lutte pour la vie, mais pas que le juif l’emporte dans … Continue reading.

(ii) Pour ce qui est du culte du progrès technique, la chose doit être grandement nuancée. Autant le fascisme italien, influencé par le futurisme a pu avoir une rhétorique de ce genre, autant la chose n’a jamais été franche chez les nazis. Les intellectuels nazis ou proches d’eux, ouvertement anti-technique et anti-progrès sont nombreux : Heidegger, Ernst Junger, Oswald Spengler… N’oublions pas que le modèle de l’allemand pour les nazis est le germain proche de la nature, et qui travaille la terre. Or l’industrie et le progrès technique sont à l’opposé de ce modèle. D’où le discours contradictoire qui se met en place à partir des années 30 sur ce sujet : nous avons besoin de la technique pour écraser les communistes et les ennemis de la race, mais notre modèle doit rester l’opposé absolu[16]Sur ce sujet, voir le commentaire d’un tableau nazi par Johann Chapoutot (à 12’’) : https://www.youtube.com/watch?v=DZC_FW32A4Q&t=2581s.
Par ailleurs, si promotion de la technique il y a par le fascisme, notamment italien, elle se distingue absolument de la vision de gauche sur cette question : pour les mouvements progressistes, le progrès technique doit aller avec le progrès civilisationnel et moral, et déboucher sur une amélioration de la société, en la faisant sortir de l’obscurantisme, et de la misère archaïque. Or chez les fascistes, il s’agit de tout l’inverse : le progrès technique ne doit absolument pas, même s’il est magnifié, être source de progrès anthropologique. Au contraire, le modèle de la société doit être une pureté originelle : la Rome antique pour Mussolini, les Germains de Tacite pour Hitler. Ce sont donc des mouvements réactionnaires au sens premier du terme (revenir à un état antérieur), et nullement progressistes[17]Et que l’on ne nous oppose pas sur cette question le Rousseau du Second Discours, auteur généralement classé à gauche : Rousseau dénonce effectivement chez les Lumières de son temps la … Continue reading.

(iii) Pour ce qui est de l’industrialisation et de la volonté de lancer des grands travaux, là encore, il faut grandement nuancer le mythe d’un nazisme constructeur des grandes infrastructures de l’Allemagne[18]Poloni, Bernard. Les grands travaux : entre mythe et réalité : https://books.openedition.org/psn/5825?lang=fr.
D’une part, l’Allemagne était déjà un État hautement industrialisé lorsque les nazis prennent le pouvoir : leurs contributions dans ce domaine ont donc été largement plus modestes que ce qu’ils ont prétendus.
D’autre part, de telles mesures ne peuvent pas être classées unilatéralement de gauche. Comme le rappelle l’historien Bernard Poloni : « Une telle pratique n’est certes pas originale, ni dans l’histoire antérieure, ni à l’époque contemporaine de la prise du pouvoir par les nationaux-socialistes. Pour ne citer que quelques exemples, rappelons que Napoléon III y eut recours en France, sur fond de saint-simonisme, lorsqu’il fit achever l’aménagement des Landes ; que Mussolini fit assainir et lotir à partir de 1928 les marais Pontins ; que F.D. Roosevelt engagea lui aussi un programme de grands travaux pour atténuer les effets de la dépression économique dans le cadre du new deal[19]Ibid. ». Doit-t-on en conclure que tous ces gens ont la même orientation politique, ou qu’ils sont tous de gauche ? Pire encore, en Allemagne même, les nazis sont en la matière sont plus des prolongateurs des actions du gouvernement conservateur précédent de Von Papen que des innovateurs : « Au printemps 1933, Adolf Hitler et son ministre de l’économie, Alfred Hugenberg, mettent en place un premier ensemble de mesures pompeusement qualifié de Vierjahresplan zur Rettung des deutschen Volkes, zur Sicherung der deutschen Ernährung und zur Rettung des deutschen Arbeiters durch einen machtvollen Angriff auf die Arbeits­losigkeit. La pratique n’est pas nouvelle puisque le gouvernement Papen avait déjà débloqué en son temps 302 millions de marks à cette fin et surtout que le cabinet Schleicher avait lancé son Sofortprogramm ou Gereke-Programm d’un montant de 500 millions de marks, destiné à financer des commandes publiques. Mais, en ce domaine comme en d’autres, la stratégie national-socialiste va tout d’abord consister à intensifier et accélérer une pratique qui lui préexiste [20]Ibid. . »
Enfin, il faut rappeler le but affiché de ces grands travaux : préparer l’Allemagne à mieux affronter les guerres impérialistes, de conquêtes et de rapine qu’elle s’apprête à mener. La finalité même des projets, et qui influence donc le détail de leur réalisation, est ainsi belliqueuse et impérialiste, et ne sauraient donc être rapprochée d’un quelconque mouvement de gauche et progressiste.

(iv) Enfin, faut-t-il rappeler que vouloir lutter contre le seul capital financier n’a rien de progressiste, et peut cacher la réaction la plus ouverte ? En effet, jusqu’à preuve du contraire, tant que le capital financier ne sera pas le seul type de capital existant, il faudra abattre tous les types de capitaux pour abattre le capitalisme.
C’est la raison pour laquelle le communisme ne saurait, stricto sensus, être qualifié « d’anti-capitaliste » : il combat certes le capitalisme, et impitoyablement, mais tout autant, si ce n’est plus, les idéologies pré-capitalistes réactionnaires et féodalisantes. Le communisme n’est possible que grâce à l’action de dissolution des modes de production féodaux par le capitalisme : il ne saurait donc le critiquer de façon unilatérale, et rappellera toujours l’action nécessaire du capitalisme à un certain moment du développement humain.
C’est la raison pour laquelle on trouve, au début du Manifeste du Parti Communiste, cet éloge paradoxale de la bourgeoisie – éloge qui serait impensable chez des penseurs romantiques réactionnaires :
« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses « supérieurs naturels », elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent[21]Manifeste du Parti Communiste, I. »

Et même ; en allant plus loin, Engels fait, de façon assez provocatrice, l’éloge non-ironique du capital financier détenu par les juifs en Allemagne et en Europe de l’est, rendant grâce aux capitalistes juifs de la fin du XIXème siècle d’accélérer la destruction de l’aristocratie féodale dans les empires allemand et prussien : « En Prusse, c’est la petite noblesse des hobereaux, celle qui, ayant un revenu de 10 000 marks et en dépensant 20 000, est tout le temps fourrée chez les usuriers, qui cultive l’antisémitisme, en Prusse et en Autriche, c’est chez les petits-bourgeois écrasés par la concurrence du grand capital, les artisans des corporations et les petits épiciers, que se recrute le chœur des braillards. Mais quand le capital élimine ces classes sociales-là, des classes réactionnaires de bout en bout, il ne fait que remplir son office, et ce qu’il fait est positif, qu’il soit sémite ou aryen, circoncis ou baptisé. Il aide les Prussiens et les Autrichiens arriérés à aller de l’avant, à accéder enfin à un état de choses moderne où toutes les vieilles différences sociales se dissolvent dans un antagonisme unique, le grand antagonisme opposant capitalistes et ouvriers salariés. C’est seulement dans les régions où on n’en est pas encore arrivé à ce stade-là, où il n’existe pas encore de puissante classe de capitalistes, et donc pas non plus de puissante classe ouvrière, où le capital est encore trop faible pour s’emparer de l’ensemble de la production nationale et a pour cette raison comme terrain principal d’activité la Bourse des valeurs, où donc la production est encore entre les mains de paysans, de seigneurs fonciers, d’artisans et autres classes pareillement issues du Moyen-Âge – c’est là seulement que le capital est principalement juif, c’est là seulement que fleurit l’antisémitisme[22]« Sur l’antisémitisme », lettre du 19 avril 1890, dans Marx-Engels Werke, 1955, vol. XXII, p.49. » Un tel éloge et une telle vision dialectique de l’Histoire serait-elle seulement envisageable dans les mouvements d’extrême-droite et fascistes ? Non, bien sûr que non, et faire une critique unilatérale du seul capital financier est donc au mieux incomplet, et n’a donc rien d’une marque des mouvements de gauche, bien au contraire.

Ainsi, les déclarations de lutte contre le capitalisme sont au mieux vaines, et au pire réactionnaires, sans (i) la volonté de lutter contre tous les types de capitaux – financier et industriel ; nationaux et internationaux –, et (ii) la reconnaissance du rôle historiquement progressiste de la bourgeoisie. Deux conditions auxquelles dérogent les fascistes, et qui les dénoncent pour ce qu’ils sont : des agents réactionnaires, et nullement des progressistes de gauche.

Si donc le fascisme n’est pas une idéologie qui représente les intérêts du prolétariat, alors quels intérêts de classe représentent-ils ? La question à cette réponse est délicate, depuis les années 20 et 30. Pour certains auteurs, le fascisme est l’idéologie des classes moyennes menacées de déclassement par la violence de la crise du capitalisme. Prises de panique devant la perspective de leur prolétarisation, elles se réfugieraient ainsi dans une idéologie réactionnaire et ultra-violente, afin de pouvoir, par la force, maintenir leur statut. Pour d’autres, on y retrouve plutôt l’idéologie du lumpen-prolétariat, et donc des éléments les plus arriérés, et les plus moralement et idéologiquement douteux du prolétariat : eux aussi, frappés par la violence de la crise, désorientés par le chômage, la misère et l’arriération intellectuelle, se laisseraient happés par des discours confusionnistes, qui flattent tout autant un vague désir de justice sociale que l’orgueil national le plus borné.

Ces théories sont séduisantes, car elles tentent d’expliquer les aspects d’anticapitalisme romantique du fascisme, et la séduction qu’ils ont pu exercer sur ces deux groupes sociaux que sont le lumpen-prolétariat et les classes moyennes. Seulement, c’est ici confondre le caractère de classe d’un mouvement, et sa composition sociologique. Les bourgeois étant nécessairement très minoritaires, aucun mouvement politique massif ne saurait, en composition sociologique, comporter une majorité de bourgeois : pour pouvoir réaliser leurs intérêts de classe, la bourgeoisie doit nécessairement manipuler les masses, et présenter sous un masque acceptable des réalités bien plus sordides.

Pour connaître le caractère de classe d’un mouvement, il faut donc uniquement se fier à ses réalisations objectives, et aux intérêts qu’ils ont pu porter – pas sur des déclarations d’intention, qui n’engagent à rien.

Or la petite-bourgeoisie et les classes moyennes ont-t-elles bénéficié du nazisme ? Il est permis d’en douter : même si les nazis ont largement acheté des fractions entières du peuple allemand grâce aux pillages et à la mise à sac de l’Europe entière, le niveau de vie dans l’Allemagne nazie n’a pas spécialement augmenté durant les années 30 et 40. Au contraire, les restrictions et les privations, dues à la préparation de la guerre, puis la réalisation de celle-ci, ont plutôt largement pesé sur les masses. Ainsi, comme l’écrit l’historien Georges Castellan au sujet des paysans allemands : « 12,2 millions en 1939 soit 18,2 % de la population, ils se partageaient quelques 6,9 milliards de R.M. soit 8 % du revenu national. Ils étaient loin d’être des privilégiés avec un revenu par tête de l’ordre de 565 R.M., moins de la moitié de la moyenne nationale[23]Castellan Georges. Bilan social du IIIe Reich (1933-1939) : https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1968_num_15_3_3003. ». Avec 18,2 % de la population se partageant 8 % du revenu national, on peut difficilement les considérer comme des profiteurs et la base sociale du régime.

Les artisans et les commerçants ont-ils plus profiter du régime ? Le verdict de l’historien, sources à l’appui, est sans appel : « Les statistiques du IIIe Reich contiennent fort peu de données sur ce secteur. C’est que l’évolution économique ne lui fut guère favorable. Pourtant c’est lui qui fournit au mouvement nazi ses premières troupes. Schweitzer analyse en détail les espoirs, les efforts et l’échec de cet Hand-werker-sozialismus (socialisme de l’artisanat) ».
Et conclut, après avoir montré la diminution de 24 % du nombre d’entreprises du commerce de détail entre 1933 et 1939 : « Diminution du nombre des petites entreprises artisanales, concentration du commerce, sont des signes non discutables de la défaite de l’artisanat devant le Grand Capital pendant le III Reich. Le Mittelstand [classes moyennes] fut assurément sacrifié par l’économie d’armement : c’est à lui qu’à la place de beurre sur sa table, Goering offrait les canons nécessaires à ses ambitions compensatrices de catégorie sociale vaincue. ».

Et on pourrait en dire autant du prolétariat et des chômeurs : allongement du temps de travail, promulgation de loi transformant les usines en casernes autoritaires, suppression des syndicats, etc… Certes, les chômeurs de 1933 ont retrouvés du travail en 1939, mais à quel prix : celui d’être les esclaves pressurés du Grand Capital[24]Citons notre présentation de la traduction de la Gesetz zur ordonnung der nationalen Arbeit : « le nouveau personnage introduit par ce texte, [est] le « Führer des … Continue reading !

Il n’y a donc plus à chercher bien loin qui a profité du nazisme : « La « relance », puis le gigantesque effort d’armement se sont traduits évidemment par une augmentation du chiffre d’affaires [des grandes entreprises]. Pour l’ensemble des branches économiques (industrie, commerce, agriculture) le chiffre d’affaires passa de 76 milliards de R.M. en 1933 à 214 en 1939, c’est-à-dire qu’il tripla presque. Or on sait que le profit augmente plus rapidement que le chiffre d’affaires. » Pour les quelques 3 000 sociétés par actions cotées en bourse, le profit augmenta entre 3,49 et 6,44 % par an !

A la lumière de ces quelques chiffres, on est donc fondé économiquement à valider le jugement politique que G. Dimitrov avait formulé sur le fascisme dès 1935 : c’est le pouvoir du capital financier lui-même, qui exploite la confusion et la désorientation des masses, y compris s’il le faut avec un discours anti-capitalisme financier, afin de lutter contre le communisme, et maintenir le capitalisme. Citons donc longuement cette analyse aussi magistrale que d’actualité, car ces textes classiques sont trop souvent mis de côté, malgré leur caractère fondamental :
« Le fascisme au pouvoir est, comme l’a caractérisé avec raison la XIIIe Séance Plénière du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. La variété la plus réactionnaire du fascisme, c’est le fascisme du type allemand, il s’intitule impudemment national-socialisme sans avoir rien de commun avec le socialisme allemand. Le fascisme allemand ce n’est pas seulement un nationalisme bourgeois, c’est un chauvinisme bestial. C’est un système gouvernemental de banditisme politique, un système de provocation et de tortures à l’égard de la classe ouvrière et des éléments révolutionnaires de la paysannerie, de la petite bourgeoisie et des intellectuels. C’est la barbarie médiévale et la sauvagerie. C’est une agression effrénée à l’égard des autres peuples et des autres pays. Le fascisme allemand apparaît comme la troupe de choc de la contre-révolution internationale, comme le principal fomentateur de la guerre impérialiste, comme l’instigateur de la croisade contre l’Union Soviétique, la grande patrie des travailleurs du monde entier. Le fascisme, ce n’est pas une forme du pouvoir d’État qui, prétendument, « se place au-dessus des deux classes, du prolétariat et de la bourgeoisie », ainsi que l’affirmait, par exemple, Otto Bauer. Ce n’est pas « la petite bourgeoisie en révolte qui s’est emparée de la machine d’État », comme le déclarait le socialiste anglais Brailsford. Non. Le fascisme, ce n’est pas un pouvoir au-dessus des classes, ni le pouvoir de la petite bourgeoisie ou des éléments déclassés du prolétariat sur le capital financier. Le fascisme, c’est le pouvoir du capital financier lui-même. C’est l’organisation de la répression terroriste contre la classe ouvrière et la partie révolutionnaire de la paysannerie et des intellectuels. Le fascisme en politique extérieure, c’est le chauvinisme sous sa forme la plus grossière, cultivant une haine bestiale contre les autres peuples. Il est nécessaire de souligner avec une vigueur particulière ce véritable caractère du fascisme parce que le masque de la démagogie sociale a permis au fascisme d’entraîner à sa suite, dans une série de pays, les masses de la petite bourgeoisie désaxée par la crise, et même certaines parties des couches les plus arriérées du prolétariat, qui n’auraient jamais suivi le fascisme si elles avaient compris son caractère de classe réel, sa véritable nature. […]
Quelle est donc la source de l’influence du fascisme sur les masses ? Le fascisme réussit à attirer les masses parce qu’il en appelle, de façon démagogique, aux plus sensibles de leurs besoins et de leurs aspirations. Le fascisme ne se borne pas à attiser les préjugés profondément enracinés dans les masses ; il joue aussi sur les meilleurs sentiments des masses, sur leur sentiment de justice et parfois même sur leurs traditions révolutionnaires. Pourquoi les fascistes allemands, ces laquais de la grande bourgeoisie et ces ennemis mortels du socialisme, se font-ils passer devant les masses pour des « socialistes » et représentent-ils leur avènement au pouvoir comme une « révolution » ? Parce qu’ils visent à exploiter la foi dans la révolution, l’élan vers le socialisme, qui vivent au cœur des grandes masses travailleuses d’Allemagne. Le fascisme agit dans l’intérêt des ultra- impérialistes, mais il se montre aux masses sous le masque de défenseur de la nation lésée et en appelle au sentiment national blessé, comme, par exemple, le fascisme allemand qui entraîna les masses derrière lui avec le mot d’ordre « Contre Versailles ! »[25]Dimitrov, L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme – Rapport au VIIe congrès … Continue reading .»

Les ambiguïtés du terme de « socialisme »

L’argument généralement soit-disant « massue » de la droite contre la thèse que le fascisme et le national-socialisme étaient des mouvements de droite est de dire que les nazis se qualifiaient eux-mêmes de socialistes (« la preuve, c’est dans le nom ! »). L’argument est donc le suivant : (i) le socialisme est de gauche ; (ii) le nazisme se disait « socialiste » ; (iii) donc le nazisme est de gauche. Ne serait-ce son succès persistant dans certains milieux, l’argument serait risible, car (i) il assimile les mots aux choses (se dire « socialiste » suffirait pour l’être !) ; et (ii) refuse de voir la polysémie des concepts dans l’Histoire, et les différents usages qui en sont faits. Pourtant, n’est-t-il pas ridicule d’avoir seulement besoin de démontrer que Joseph Staline et François Hollande ne partagent pas tout à fait la même interprétation du concept de « socialisme » , malgré leur étiquette commune ? Avant de nous interroger sur la signification du terme « socialisme » pour les nazis, et l’utilisation qu’ils en ont fait, il nous faut au préalable rappeler brièvement les différents sens du mot « socialisme », avant même le XXème siècle.

Le vocable de « socialisme » s’impose en Europe dans la première moitié du XIXème siècle : l’heure est aux soubresauts de la Révolution Française en Europe, et aux grandes effervescences intellectuels sur les questions politiques[26]Sur tout ceci, voir : Lucien Sève, Le Communisme ?, éd. La Dispute, pp. 44-52 [ouvrage de qualité inégale sur le fond de ses thèses et très discutable sur l’interprétation des … Continue reading. Les « socialistes » sont à ce moment-là des intellectuels et des militants qui rêvent à une transformation radicale de la société capitaliste, alors tout juste naissante : le socialisme est donc dès sa naissance un mouvement de dépassement du capitalisme. Leurs méthodes et leurs programmes sont très divers : Proudhon, Fourrier, Saint-Simon, Cabet, Owen… Autant dire qu’il est difficile de trouver une totale cohérence idéologique entre eux, si ce n’est dans une vague intention.

Le problème se redouble, puisque dès ces années-là coexiste avec le terme de « socialisme », celui non moins vague à l’époque de « communisme ». Très souvent, les deux termes sont alors employés l’un pour l’autre, d’abord dans la littérature militante de gauche, puis dans la littérature polémique de droite[27]Nietzsche par exemple utilise l’un et l’autre indifféremment pour critique les communistes, les socialistes, et même les anarchistes !.
Mais pas toujours, sinon l’affaire serait trop simple : dès les années 1840, certains « socialistes » reprochent aux communistes les « tendances dictatoriales[28]Sève, Ibid., p. 50 » héritées de Babeuf (décidément ! nul besoin d’attendre l’URSS pour que ces accusations apparaissent !). Si plus d’une fois dans la littérature de l’époque les deux termes sont utilisés comme synonymes, on constate dans les textes polémiques que le « socialisme » se vante de vouloir conserver une répartition inégale du produit de la production (donc au « mérite »), tandis que le « communisme » pré-marxiste prétend pouvoir passer à une répartition égalitaire des richesses produites[29]On voit d’ailleurs ici le pas de géant que Marx fait faire au débat : pour juger un système politique, il ne faut pas regarder le mode de répartition des richesses, comme on l’avait fait … Continue reading. On constate ainsi une certaine tendance à la hiérarchie et à l’inégalité sociales (souvent vues comme naturelles) bien ancrées dans le « socialisme » de la première moitié du XIXè siècle. Bien entendu, toute la littérature de l’époque traite cette différence comme étant flottante : plus d’un « socialiste » se déclare « communiste » ; et plus d’un « communiste » se déclare « socialiste » !

Le communisme marxiste tente alors de dépasser l’aporie : le « socialisme » n’est que la première phase du communisme, celle où les moyens de production sont simplement socialisés, mais où la répartition du produit reste inégalitaire – du fait que la société socialiste porte encore les stigmates de la société capitaliste dont elle est sortie. Mais la phase supérieure de la société communiste dépasse cette phase socialiste, pour permettre une répartition égalitaire de la production[30]Sur cette question atrocement difficile, voir la conférence suivante : https://www.youtube.com/watch?v=7i6hU05xi4w. Et c’est ainsi, puisque l’objectif immédiat du communisme marxiste est le socialisme, que Marx et Engels ont pu qualifier leur doctrine de « socialisme scientifique ».

Mais puisque rien n’est jamais simple et linéaire en matière d’histoire des idées, le vocable de « socialisme » a continué bien entendu d’exister, y compris pour désigner des doctrines non-marxistes, mais qui vise à un dépassement du capitalisme : ainsi du « socialisme démocratique », et du « socialisme réformiste », opposé au « socialisme révolutionnaire ». Bref, comme on peut le voir, dès le XIXème siècle, le mot « socialisme » désigne les doctrines les plus diverses, certes surtout classées à gauche[31]Quoiqu’on trouve déjà, chez Dühring par exemple, des réutilisation réactionnaires du concept de « socialisme ». Au point que Bebel, leader socialiste allemand d’alors, avait pu … Continue reading, mais dont l’unité véritable est plus que douteuse. Le « socialisme » ne signifie donc pas grand-chose en soi : il vaut plutôt pour l’adjectif qui le qualifie qu’en lui-même. C’est cette précision de ce que l’on entend par « socialisme » qui lui donne son contenu politique précis : sans, il ne reste qu’un slogan vide, comme l’a bien montré la social-démocratie contemporaine.

Le « socialisme » selon Hitler

A ce compte, on voit immédiatement qu’il y a anguille sous roche derrière le nom de « national-socialiste[32]« National- » est ici l’abréviation de « nationaliste », comme le « social- » de « social-démocratie » est l’abréviation de … Continue reading », qui a tout d’un oxymore. Le vocable s’oppose bien entendu au « socialisme internationaliste », donc autant marxiste que social-démocrate. Le lecteur vigilant sait déjà qu’il doit être sceptique sur cet hypothétique « socialisme nationaliste » : le socialisme, malgré toutes les ambiguïtés du terme, a toujours été considéré comme étant a minima une tentative de dépassement du capitalisme. Et puisque c’est le capitalisme qui a engendré les nations sous leur forme politique, on voit mal comment dépasser le capitalisme sans dépasser les nations qu’il a engendré[33]Cela étant dit, comme le disait fort bien Dimitrov dans le texte déjà cité, ceci ne doit pas conduire à considérer le socialisme comme étant un « nihilisme national » – … Continue reading. Pire encore, le nationalisme est littéralement le fait de considérer que la nation est la réalité politique suprême : en clair, pour un nationaliste au sens strict, le moteur de l’Histoire, ce n’est pas la lutte des classes, mais la nation, considérée comme une entité mythologisée. Exit donc pour les nationalistes, que sont les nazis et les fascistes, la lutte des classes comme moteur de l’Histoire. On veut bien admettre qu’il y ait pu avoir des variétés infinies de socialisme, y compris non-marxistes, voire même carrément anti-marxistes : mais de là à prétendre qu’on peut supprimer la lutte des classes et la remplacer par la luttes des nations (voire des races !), et être socialiste, c’est tout simplement se moquer du monde[34]Citons donc ce passage de Mein Kampf, qui polémique contre le marxisme : « La doctrine juive du marxisme rejette le principe aristocratique de la nature et substitue la masse des nombres … Continue reading.

Dès le départ, l’affaire est donc mal engagée pour nos adversaires. Mais ouvrons Mein Kampf, et lisons ce que Hitler disait de son prétendu « socialisme ». Premier constat : Hitler n’emploie presque jamais à son compte l’expression de « socialisme » seule, mais toujours accompagné de l’adjectif « national ». A chaque fois qu’il y parle de son « socialisme », c’est immédiatement pour préciser que le sien n’a rien à voir avec le marxisme, le socialisme internationaliste, et la lutte des classes. Voyons donc : « Ainsi, à l’âge de dix-sept ans, le mot « marxisme » m’était encore peu connu, tandis que « social-démocratie » et socialisme m’apparaissaient comme des concepts identiques. Là aussi, il a fallu le poing du destin pour m’ouvrir les yeux sur la plus scandaleuse des fraudes des peuples[35]« So war mir im Alter von siebzehn Jahren das Wort „Marxismus“ noch wenig bekannt, während mir „Sozial-demokratie“ und Sozialismus als identische Begriffe erschienen. Es bedurfte auch … Continue reading. » Ainsi, pour Hitler, identifier le « socialisme » à sa « sorte internationale[36]«  zum Sozialismus internationaler Art » » comme il l’écrit plus loin, est « la plus scandaleuse des fraudes des peuples », preuve du peu d’estime dans lequel il le tient.

Un peu plus loin, il cherche à expliquer son étrange théorie, de façon quelque peu paranoïaque, il faut bien le dire, et sa conversion au nationalisme : « Dans ce foyer des nationalités les plus bariolées, il est apparu immédiatement que seul le pacifiste allemand essaie toujours de considérer objectivement les préoccupations de sa propre nation, mais jamais le juif, par exemple, celles du peuple juif ; que seul le socialiste allemand est « international » dans un sens qui lui interdit ensuite de demander justice pour son propre peuple autrement qu’en se plaignant et en pleurant auprès de ses camarades internationaux, mais jamais le tchèque ou le polonais, etc… Bref, je me suis rendu compte dès cette époque que le malheur ne réside que d’une part dans ces doctrines en elles-mêmes [le socialisme], mais pour une autre part dans notre éducation tout à fait insuffisante à notre propre racialité [Volkstum] en général, et dans le manque de ferveur qui en découle[37]« In diesem Brennpunkt der verschiedensten Nationalitäten zeigte sich sofort am klarsten, daß eben nur der deutsche Pazifist die Belange der eigenen Nation immer objektiv zu betrachten … Continue reading. » Ainsi, le problème du socialisme international, c’est qu’il est une sorte de « ruse » des autres nationalités pour dépouiller l’Allemagne, tandis que seul le socialiste allemand se montrerait bonne poire, en se laissant dépouiller par le juif, le tchèque, le polonais, ect ! D’où la nécessité impérieuse de penser un « socialisme nationaliste ».

Ces quelques extraits, que l’on pourrait multiplier ad nauseam suffiront pour prouver la chose suivante : l’appropriation par le nazisme du vocable de « socialisme » est une gigantesque fraude, destinée à semer volontairement la confusion parmi les esprits. La meilleure preuve ? C’est que Hitler ne s’en cache même pas ! Il avoue même avoir choisi la couleur rouge pour le parti, et le nom de « camarade », pour « irriter la gauche » et la « forcer à éclater » : « La couleur rouge de nos affiches a suffi à les [des bolchéviks hostiles au nazisme] attirer dans nos salles de réunion. La bourgeoisie normale était tout à fait horrifiée que nous ayons nous aussi repris le rouge des bolcheviks, et elle voyait cela comme une chose très ambiguë. Les esprits nationalistes allemands ne cessaient de colporter tout bas le soupçon que nous n’étions au fond qu’une variété de marxisme, peut-être seulement des marxistes déguisés, ou mieux encore, des socialistes. Car ces têtes n’ont pas encore saisi la différence entre le socialisme et le marxisme. Surtout lorsqu’on découvrit que, dans nos réunions, nous ne saluions pas « Mesdames et Messieurs » mais seulement « camarades du peuple » et que nous ne parlions que des camarades du parti, le spectre marxiste semblait avéré pour beaucoup de nos adversaires. Combien de fois avons-nous hurlé de rire devant ces bourgeois simples d’esprit, lâches face aux jeux d’esprit sur nos origines, nos intentions et notre but.
Nous avons choisi la couleur rouge de nos affiches après une réflexion minutieuse et approfondie, afin d’irriter la gauche, de l’indigner et de la tenter de venir à nos réunions, ne serait-ce que pour la faire éclater, afin de pouvoir parler aux gens de manière directe. Il était délicieux d’observer l’impuissance et la perplexité de nos adversaires pendant ces années, en raison de leurs tactiques éternellement vacillantes. Ils ont d’abord dit à leurs partisans de ne pas faire attention à nous et d’éviter nos réunions. Ceci a été généralement suivi[38]« Schon die rote Farbe unserer Plakate zog sie in unsere Versammlungssäle. Das normale Bürgertum war ja ganz entsetzt darüber, daß auch wir zum Rot der Bolschewiken gegriffen hatten, und … Continue reading. »

Il n’y a donc ici aucune confusion possible : de l’aveu même d’Hitler, le « socialisme » nazi n’a rien d’un mouvement « de gauche », et tous ces symboles servent simplement à créer la confusion afin de provoquer, puis récupérer des voix à la gauche, afin de la faire « éclater », visiblement d’ailleurs sans trop de succès à l’époque de la rédaction de Mein Kampf. Ici, le falsificationnisme d’un Zemmour est définitivement éventé.

Le « socialisme » selon les nationalistes allemands dans les années 20 et 30

Néanmoins, pour achever le tableau d’ensemble, il est nécessaire de faire un dernier détour par un auteur de l’époque beaucoup cité aujourd’hui, mais peu lu : Oswald Spengler, tête de pont de la « révolution conservatrice », mouvement intellectuel de droite allemand dans les années 20 et 30, et qui a pavé intellectuellement la voie au nazisme[39]La question de la relation exacte de Spengler au nazisme est trop complexe pour être traité ici. Disons que cet intellectuel et ce mouvement n’ont pas tout à fait les mêmes bases sociologiques … Continue reading. Pourquoi un tel détour ? Pour bien faire comprendre que ce que l’on entend à droite en Allemagne à l’époque sous le nom de « socialisme », et que cela n’a rien à voir avec une socialisation des moyens de production, ou une abolition de la propriété privée. En effet, avec beaucoup de mauvaise foi, on pourrait prétendre, malgré toutes ses horreurs et sa nullité intellectuelle et politique, que lorsque Hitler parle de « socialisme », il a en vu quelque chose de ce genre. Et Hitler joue sur l’ambiguïté, en se vantant dans le passage que nous avons cité de choquer le « bourgeois normal ». Sauf qu’il peut bien pérorer et prétendre « choquer le bourgeois » avec son confusionnisme (une belle manière de s’acheter à peu de frais une radicalité et une pseudo-marginalité faussement subversive), il ne peut cacher que tout le monde dans la droite allemande radicale contemporaine sait très bien à quoi s’en tenir à propos du vocable « socialisme ».

En effet, c’est en 1919 que Spengler publie un essai à grand succès, intitulé Prussianité et socialisme, où il expose ce que doit être une conception de droite du « socialisme ». L’ouvrage est republié en 1932, avec une préface conséquente que nous allons largement citer. La thèse centrale de l’ouvrage est simple, et Spengler ne fait que l’agrémenter de long en large : « Le socialisme est un éthos [une « forme de vie » dit-il plus loin], mais pas une principe économique[40]« Daß »Sozialismus« ein Ethos ist, kein Wirtschaftsprinzip » ». Comprenons : il ne faut pas entendre le socialisme comme un mode de production, ou une conception économique, mais comme un principe moral, purement idéel. Voilà qui ne devrait pas trop effrayer la bourgeoisie, ni menacer le capitalisme ! Et au cas où nous n’aurions pas compris, il ajoute : « Le socialisme, tel que je le comprends, présuppose une économie privée avec sa vieille joie germanique du pouvoir et de rapine[41]« Sozialismus, wie ich ihn verstehe, setzt eine Privatwirtschaft mit ihrer altgermanischen Freude an Macht und Beute voraus. ». » Un « socialisme » compatible avec l’économie de marché et un impérialisme prédateur, voilà une innovation digne d’être remarquée !

Et Spengler de continuer à brouiller les pistes : il parle sans cesse, avec le « socialisme », de « révolution » et de lutte contre « l’impérialisme ». Sauf que la « révolution » dont il parle est « conservatrice » : elle n’est pas un renouveau, elle est un retour à l’origine ; et que « l’impérialisme » qu’il vitupère n’est pas le prussien, mais uniquement celui du traité de Versailles. Voilà comment on roule les naïfs dans la farine – et Zemmour ne manquera pas de tomber dans le panneau, et avec autant de paresse intellectuelle que de joie.

Dernier coup de force théorique de Spengler, dont Hitler saura bien se servir : la privatisation par l’Allemagne du socialisme. Ne peuvent être socialistes que les allemands, car cela est dans leur sang. « Et ainsi la tâche est fixée : il s’agit de libérer le socialisme allemand de Marx. Le socialisme allemand, parce qu’il n’y en a pas d’autre. C’est aussi l’un des enseignements qui ne peut plus rester caché. Nous, Allemands, sommes socialistes, même si nous n’en avons jamais parlé. Les autres ne peuvent pas l’être[42]« Und damit ist die Aufgabe gestellt: es gilt, den deutschen Sozialismus von Marx zu befreien. Den deutschen, denn es gibt keinen andern. Auch das gehört zu den Einsichten, die nicht länger … Continue reading. » Bien entendu, cela ne peut passer que par une répudiation totale du marxisme, et du rôle du prolétariat dans le socialisme, avec un pathos lyrique totalement kitch : « Aujourd’hui on s’en doute – Marx n’était que le beau-père du socialisme. Il y a en lui des traits plus anciens, plus forts, plus profonds que sa critique de la société. Ils étaient là sans lui et ont continué à se développer sans lui et contre lui. Ils ne sont pas sur le papier, ils sont dans le sang. Et seul le sang décide de l’avenir[43]« Heute ahnt man es – Marx war nur der Stiefvater des Sozialismus. Es gibt ältere, stärkere, tiefere Züge in ihm als dessen Gesellschaftskritik. Sie waren ohne ihn da und haben sich ohne … Continue reading. »

On pourrait épiloguer encore longtemps sur toutes les affirmations plus ou moins délirantes de Spengler dans cet ouvrage, et qui ont nourri toute une génération de nationalistes allemands : le fait que l’Allemagne ait procédé, en 1914, soit avec son entrée en guerre, à une « révolution socialiste[44]« Und das, diese deutsche sozialistische Revolution, fand 1914 statt. Sie vollzog sich in legitimen und militärischen Formen. Sie wird, in ihrer dem Durchschnitt kaum verständlichen … Continue reading » (sic !) ; ou que le danger principal de l’époque soit le « bolchévisme fiscal » (re-sic !). Formidable « socialisme » qui qualifie de « bolchévique » la moindre mesure keynésienne ! Voilà une tirade que notre MEDEF ne pourrait pas renier : « Voici ce que j’ai dit du bolchevisme fiscal, qui, aujourd’hui encore, n’a pas été reconnu dans tout son terrible danger, parce qu’un gouvernement après l’autre vit de moyens provisoires et reporte la solution du problème à l’avenir. Quelqu’un s’est-il déjà rendu compte aujourd’hui de ce qu’est la « taxe » et de ce que les méthodes insensées ont déjà détruit ? Il s’agit notamment de la destruction des couches dirigeantes, et pas seulement du peuple allemand, par le bolchevisme sec sous la forme d’impôts dictés par l’envie des classes subalternes ; de l’inflation en tant qu’impôt de confiscation sur les biens hérités, épargnés, gagnés, dans lesquels, après tout, la condition préalable à de futures réalisations de nature économique et culturelle était également épargnée ; l’expropriation de la propriété des maisons, qui provenait de l’épargne des classes moyennes, en maintenant les loyers à un niveau bas ; en bref, le communisme par le biais de la facture fiscale, qui, hier comme aujourd’hui, rend tout gouvernement criminel parce qu’il ne trouve pas le courage de réfléchir aux faits et d’en tirer les conséquences[45]« Hierher gehört das, was ich über den Steuerbolschewismus gesagt habe, der in seiner ganzen furchtbaren Gefahr auch heute noch nicht erkannt ist, weil eine Regierung nach der anderen von … Continue reading. »
Jusqu’à quand devrons-nous endurer l’opprobre d’entendre des cuistres sur-payés nous dire que ces gens-là étaient de « gauche » et des « socialistes » ?

Conclusion : Zemmour, ou la cuistrerie arrogante érigée en style politique

Au terme de ce long article, on peut se demander légitimement : à quoi bon ? A quoi bon dépenser tant de ressources, d’arguments et de temps face à une telle nullité intellectuelle et politique ? Et bien pour la simple et bonne raison que Eric Zemmour symbolise parfaitement la pensée réactionnaire d’extrême-droite actuelle, et qu’il jouit d’un prestige médiatique fort inquiétant. C’est un pondeur de best-sellers, une tête d’affiche du PAF. Sa parole, aussi inculte et mal informée soit-elle, a un impact dans le débat public, et qu’on le veuille ou non, dans les masses frappées de désarroi par les crises actuelles, et désorientées.

Par ailleurs, il n’est pas dans l’éthos marxiste de refuser un duel, au prétexte que l’adversaire serait « trop faible » intellectuellement. La cuistrerie n’a jamais été un obstacle au fait de peser sur le débat idéologique, et c’est ce critère qui doit guider prioritairement un marxiste, par la qualité de la production intellectuelle de l’adversaire. Marx s’est bien abaissé à répondre à Vogt, que tout le monde a oublié aujourd’hui, car telle était l’urgence politique. L’aspect involontairement comique de la pédanterie de Dühring n’a pas été un argument pour Engels afin de lui permettre de se dérober à la tâche de la critique. Et les Mikhailovsky qu’éreinte sans pitié Plékhanov, avait-t-il quoi que ce soit d’intellectuellement incroyable ? Pourtant, aucun n’a reculé devant l’adversaire, car telle était l’urgence.

Or notre urgence actuelle, à l’heure où le Parlement Européen vote la validation de la thèse absurde des « jumeaux totalitaires[46]Pour des éléments de critique de cette thèse, voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=hVSMGPw9ijU », est la lutte contre la criminalisation du communisme. Et Zemmour et les siens contribuent indéniablement à cette criminalisation, de façon aussi méthodique qu’infâme[47]Faut-il rappeler que ce sinistre personnage a déclaré il y a quelques années que Maurice Audin, militant communiste assassiné durant la guerre d’Algérie, « aurait mérité 12 balles dans la … Continue reading, et les combattre pied-à-pied est tout à la fois le devoir et l’honneur du militant communiste. Puisse cet article y contribuer modestement.

Post-scriptum positiviste à l’usage des zemmouriens et autres cuistres : https://www.youtube.com/watch?v=-XKoel3M5lI

References

References
1 Sur les précédents historiques de ce sinistre personnage et de la mythomanie intellectuelle invétérée, on ne peut que recommander la lecture de l’échange qui eut lieu entre BHL et Pierre Vidal-Naquet en 1979, à l’occasion de la sortie du Testament de Dieu du premier. En honnête universitaire, Pierre Vidal-Naquet démontait un nombre d’erreurs factuelles aussi impressionnantes qu’élémentaires : http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49
2 Outre que le terme « d’islamophobie » n’est pas très précis, car il peut renvoyer à des attitudes très différentes, il a en outre le désavantage d’atténuer la gravité de ce dont il est question – la stigmatisation pure et simple, sur un mode raciste, de travailleurs jugés « étrangers » – en le transformant en une « innocente » « querelle culturelle ». Le terme « d’islamophobie » a donc tendance à masquer la réalité de cette attitude, et à ne pas la donner pour ce qu’elle est : le vieux racisme anti-arabe réactualisé. Que Zemmour ne soit pas racialiste en un sens biologisant ne change rien à l’affaire : son attitude (même si elle n’est pas explicitement théorisée comme telle) est très proche de celle d’un Heidegger ou d’un Spengler. Eux aussi, en bons compagnons de route du nazisme, ont refusé le racialisme biologisant (car encore trop « scientifique » à leurs yeux), pour lui préférer un racisme « métaphysique », ou « culturel » : la race n’est plus un concept qui se trouve pour eux dans la biologie, mais dans « l’esprit » de chaque civilisation. Ces « esprits » étant éternels et immuables, il est bien sûr impossible de changer de civilisation, et ici la « métaphysique » vient frapper tout aussi durement l’individu que la biologie. Ce tour de passe-passe ne change donc rien au fond de l’affaire, et à son contenu de classe, et Zemmour, via la « Nouvelle droite » française en est l’héritier direct.
3 Lire ici l’éloge inconditionnel, et sur un mode identificateur par Zemmour de Jacques Bainville, l’historien de l’Action Française : https://www.lefigaro.fr/vox/histoire/jacques-bainville-un-cassandre-si-actuel-20210421. Zemmour commente même, visiblement avec admiration : « Maurras compare même le nazisme à l’islam. Bainville ne reproche pas à Hitler d’être fort mais à ses adversaires d’être faibles. » Ce rapprochement n’identifie bien sûr absolument pas idéologiquement Zemmour avec Maurras, ni même Bainville, mais montre bien que le personnage ne sort pas idéologiquement de nulle part.
4

5 Nous avions commis il y a quelques temps un autre article sur ce sinistre individu : http://jrcf.over-blog.org/2019/10/eric-zemmour-a-najran-ou-un-decliniste-sur-le-declin.html
6

C’est ainsi que dans le même style, en 2018, l’historien maurrassien Olivier Dard tenta de blanchir Maurras de tout lien avec le nazisme et le fascisme, et même avec l’antisémitisme. Sur ce dossier, voir l’article de Annie Lacroix-Riz, et ceux du blog Les Crises :

https://www.les-crises.fr/quand-olivier-dard-fait-preuve-dun-dangereux-laxisme-envers-maurras-antisemite-notoire/

https://www.les-crises.fr/le-rond-de-serviette-d-olivier-dard-a-l-action-francaise/

https://www.les-crises.fr/charles-maurras-antisemite-forcene-2-2-les-appels-a-la-violence-et-aux-meurtres/

7 Voir ici : https://legrosrougequitache.fr/traduction-de-la-gesetz-zur-ordonung-der-nationalen-arbeit-de-janvier-1934-ou-la-mise-en-place-par-le-nazisme-dun-caporalisme-managerial-feodalisant/
8 On voit donc ici le caractère éminemment tactique de ces considérations a priori abstraites, et donc leur caractère politique vital.
9 On mesure ici à quel point il est absurde de penser que la gauche serait « le camp du Bien », comme le pense de façon naïve les sociaux-démocrates ou certains gauchistes, ou comme accusation que reprend à son compte la droite. Il n’y a ici aucune question morale, mais seulement une question politique : quelle classe est la plus à même de diriger la société ? Il n’y a là aucun aspect moral à cette question, loin s’en faut.
10 Sur le gauchisme, voir l’article suivant : http://jrcf.over-blog.org/2020/12/le-gauchisme-ou-l-effet-procuste.html
11 La liste est longue des trahisons du gauchisme sur ce point-là : de la guerre d’Espagne bien sûr, où ils ont préféré faire gagner le franquisme à l’horrible « stalinisme » totalitaire ; en passant par Trotski durant le conflit entre l’Allemagne nazie et l’URSS (n’écrivait-il pas en 1939 pas moins de 4 articles pour soutenir face à Staline les nationalistes ukrainiens ouvertement philonazis ?) ; jusqu’à la guerre en Syrie où les anarchistes et autres trotskoïdes ont soutenu tout et n’importe quoi contre le régime baathiste. Au moins, il y a quelques constantes dans l’Histoire. Ne parlons même pas de leur attitude face à l’Union Européenne, ou sous le prétexte fallacieux de lutter contre le nationalisme, ils désarment le prolétariat face aux mouvements prédateurs du capital européen.
12 Rappelons que nous traitons ici le nazisme comme variété du fascisme : comme l’écrivait Dimitrov en 1935, « Le fascisme au pouvoir est, comme l’a caractérisé avec raison la XIIIe Séance Plénière du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. La variété la plus réactionnaire du fascisme, c’est le fascisme du type allemand, il s’intitule impudemment national-socialisme sans avoir rien de commun avec le socialisme allemand. »
13 Hitler manifeste à plusieurs reprises dans Mein Kampf sa totale opposition à la théorie de la lutte des classes. Deux exemples suffiront : « Mit zwanzig Jahren hatte ich unterscheiden gelernt zwischen der Gewerkschaft als Mittel zur Verteidigung allgemeiner sozialer Rechte des Arbeitnehmers und zur Erkämpfung besserer Lebensbedingungen desselben im einzelnen und der Gewerkschaft als Instrument der Partei des politischen Klassenkampfes. » (« A l’âge de vingt ans, j’avais appris à faire la distinction entre le syndicat en tant que moyen de défendre les droits sociaux généraux du travailleur et de lutter pour de meilleures conditions de vie individuelle, et le syndicat en tant qu’instrument du parti dans la lutte des classes politiques. ») ; « Schon um die Jahrhundertwende hatte die Gewerkschaftsbewegung längst aufgehört, ihrer früheren Aufgabe zu dienen. Von Jahr zu Jahr war sie mehr und mehr in den Bannkreis sozialdemokratischer Politik geraten, um endlich nur noch als Ramme des Klassenkampfes Anwendung zu finden. » (« Au début du siècle, le mouvement syndical avait cessé depuis longtemps de remplir sa fonction première. D’année en année, il était tombé de plus en plus sous l’emprise de la politique sociale-démocrate pour être utilisé uniquement comme un bélier dans la lutte des classes. »)
14 Ainsi chez Mussolini : « notre État n’est pas un État capitaliste, mais corporatif ». Dans Mein Kampf, on ne trouve à aucun moment une critique, même modérée, du capitalisme en tant que tel : Hitler ne dénonce que le « internationale Kapital » ; le « Finanzkapital » ; et le « Börsenkapital » (« capital boursier »), comme si le capital national, industriel et agricole n’étaient pas aussi du capital ! Il parle bien à un bref moment des « kapitalistischen Methoden der Menschenausbeutung » (« méthodes capitalistiques d’exploitation de l’homme ») (p. 349, éd. 1943), mais c’est uniquement pour se plaindre du fait que le juif s’en saisirait comme d’une opportunité ! Bref, on aura vu mieux comme discours « anti-capitaliste ».
15 Ainsi le nazisme veut la propriété privée, mais pas que certaines nations (les non-allemandes) aient plus que d’autres ; il veut la lutte pour la vie, mais pas que le juif l’emporte dans cette lutte ; il veut le germain primordial dans sa belle forêt teutonique, mais doit pour cela développer l’industrie ; il veut l’entreprise privée, mais refuse qu’elle ne soit au service que de son profit, et mêle les hommes de nations différentes. Il est donc une contradiction permanente, toujours en désaccord avec lui-même.
16 Sur ce sujet, voir le commentaire d’un tableau nazi par Johann Chapoutot (à 12’’) : https://www.youtube.com/watch?v=DZC_FW32A4Q&t=2581s
17 Et que l’on ne nous oppose pas sur cette question le Rousseau du Second Discours, auteur généralement classé à gauche : Rousseau dénonce effectivement chez les Lumières de son temps la croyance naïve que le progrès technique apportera nécessairement un progrès civilisationnel. Le grand danger pour Rousseau est un progrès technique qui ne s’accompagne d’aucun progrès civilisationnel : il y voit là le plus grand risque de barbarie qui soit – ce que sera absolument le fascisme. Rousseau montre donc la disjonction de fait de ces deux types de progrès, mais plaide malgré tout pour leur rapprochement de droit – le fascisme quand à lui veut les disjoindre en fait, et en droit.
18 Poloni, Bernard. Les grands travaux : entre mythe et réalité : https://books.openedition.org/psn/5825?lang=fr
19, 20 Ibid.
21 Manifeste du Parti Communiste, I
22 « Sur l’antisémitisme », lettre du 19 avril 1890, dans Marx-Engels Werke, 1955, vol. XXII, p.49
23 Castellan Georges. Bilan social du IIIe Reich (1933-1939) : https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1968_num_15_3_3003
24 Citons notre présentation de la traduction de la Gesetz zur ordonnung der nationalen Arbeit : « le nouveau personnage introduit par ce texte, [est] le « Führer des Betriebes », que nous avons choisi de rendre par « directeur d’entreprise ». Ce personnage, qui ne s’épanouit que dans des rapports inter-personnels et soumis à l’arbitraire, se voit attribuer par la loi les pleins pouvoirs en ce qui concerne la gestion de l’entreprise : horaires de travail, salaires, cadences, pauses, méthode de production – rien n’échappe à son contrôle au sein de l’entreprise. » https://legrosrougequitache.fr/traduction-de-la-gesetz-zur-ordonung-der-nationalen-arbeit-de-janvier-1934-ou-la-mise-en-place-par-le-nazisme-dun-caporalisme-managerial-feodalisant/
25 Dimitrov, L’offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme – Rapport au VIIe congrès mondial de l’Internationale communiste (2 août 1935)
26 Sur tout ceci, voir : Lucien Sève, Le Communisme ?, éd. La Dispute, pp. 44-52 [ouvrage de qualité inégale sur le fond de ses thèses et très discutable sur l’interprétation des faits, mais relativement bien informé historiographiquement] ; et Loïc Rignol, les Hiéroglyphes de la nature – Le socialisme scientifique en France dans le premier XIXe siècle.
27 Nietzsche par exemple utilise l’un et l’autre indifféremment pour critique les communistes, les socialistes, et même les anarchistes !
28 Sève, Ibid., p. 50
29 On voit d’ailleurs ici le pas de géant que Marx fait faire au débat : pour juger un système politique, il ne faut pas regarder le mode de répartition des richesses, comme on l’avait fait jusque-là (celui-ci est toujours second), mais le mode de production de ces richesses (qui détermine le premier). On constate ici à quel point la gauche actuelle a pu régresser loin en-deça de cette avancée, et s’enferrer une fois de plus dans des problèmes déjà résolus auparavant dans le mouvement ouvrier.
30 Sur cette question atrocement difficile, voir la conférence suivante : https://www.youtube.com/watch?v=7i6hU05xi4w
31 Quoiqu’on trouve déjà, chez Dühring par exemple, des réutilisation réactionnaires du concept de « socialisme ». Au point que Bebel, leader socialiste allemand d’alors, avait pu qualifier l’anti-sémitisme de « socialisme des imbéciles ». Maladroite ou pas, la formule montre bien que le mot est à ce moment-là déjà très ambigu, et un peu réutilisé partout.
32 « National- » est ici l’abréviation de « nationaliste », comme le « social- » de « social-démocratie » est l’abréviation de « socialisme » : le nazisme ne se prétend donc pas un « socialisme national », mais bien un « socialisme nationaliste ».
33 Cela étant dit, comme le disait fort bien Dimitrov dans le texte déjà cité, ceci ne doit pas conduire à considérer le socialisme comme étant un « nihilisme national » – contrairement à ce que prétendent les trotskistes.
34 Citons donc ce passage de Mein Kampf, qui polémique contre le marxisme : « La doctrine juive du marxisme rejette le principe aristocratique de la nature et substitue la masse des nombres et leur poids mort à l’éternelle prérogative du pouvoir et de la force. Elle nie ainsi la valeur de la personne en l’homme, nie la signification de la nationalité et de la race, et prive ainsi l’humanité de la condition préalable de son existence et de sa culture. En tant que base de l’univers, elle conduirait à la fin de tout ordre intellectuellement compréhensible par les êtres humains. Et de même que dans ce plus grand organisme reconnaissable, seul le chaos pourrait être le résultat de l’application d’une telle loi, de même sur terre, les habitants de cette étoile ne connaîtraient que leur propre perte. » («Prinzip der Natur ab und setzt an Stelle des ewigen Vorrechts der Kraft und Stärke die Masse der Zahl und ihr totes Gewicht. Sie leugnet so im Menschen den Wert der Person, bestreitet die Bedeutung von Volkstum und Rasse und entzieht der Menschheit damit die Voraussetzung ihres Bestehens und ihrer Kultur. Sie würde als Grundlage des Universums zum Ende jeder gedanklich für Menschen faßlichen Ordnung führen. Und so wie in diesem größten erkennbaren Organismus nur Chaos das Ergebnis der Anwendung eines solchen Gesetzes sein könnte, so auf der Erde für die Bewohner dieses Sternes nur ihr eigener Untergang. »)
35 « So war mir im Alter von siebzehn Jahren das Wort „Marxismus“ noch wenig bekannt, während mir „Sozial-demokratie“ und Sozialismus als identische Begriffe erschienen. Es bedurfte auch hier erst der Faust des Schicksals, um mir das Auge über diesen unerhörtesten Völkerbetrug zu öffnen. » L’emploi du terme de « Schicksal » ici pour parler du « destin » n’est peut-être qu’une vague résonance du romantisme kitch, mais puisqu’il est aussi un concept-clé de la pensée de Spengler, théoricien capital à cet époque du socialisme prussien et nationaliste, il n’est pas interdit de penser qu’il y a peut-être ici une influence indirecte, notamment par les lectures de presse. Comme l’écrit Domenico Losurdo : « Pour Spengler, le Schicksal est le contraire de la « causalité » et de la rationalité fondée sur la causalité ou sur des catégories claires et définies ; il est donc considéré comme l’antithèse de la « pensée mécanique » et d’une rationalité qui prétend être facilement exprimable ou communicable ou qui, pire encore, se réduit au « calcul ». » (« Schicksal è per Spengler il contrario di « causalità » e di razionalità fondata sulla causalità o su categorie chiare e definite; dunque, esso è pensato in antitesi al « pensiero meccanico » e a una razionalità che pretenda di essere agevolmente esprimibile o comunicabile o che peggio si riduca a « calcolo ». » – dans La comunita, la morte, l’Occidente Heidegger e l’ideologia della guerra, éd. Bollati Boringhieri, 1991, p. 22)
36 «  zum Sozialismus internationaler Art »
37 « In diesem Brennpunkt der verschiedensten Nationalitäten zeigte sich sofort am klarsten, daß eben nur der deutsche Pazifist die Belange der eigenen Nation immer objektiv zu betrachten versucht, aber niemals der Jude etwa die des jüdischen Volkes; daß nur der deutsche Sozialist „international“ in einem Sinne ist, der ihm dann verbietet, seinem eigenen Volke Gerechtigkeit anders als durch Winseln und Flennen bei den internationalen Genossen zu erbetteln, niemals aber auch der Tscheche oder Pole usw.; kurz, ich erkannte schon damals, daß das Unglück nur zum Teil in diesen Lehren an sich liegt, zum anderen Teil aber inunserer gänzlich ungenügenden Erziehung zum eigenen Volkstum überhaupt und in einer dadurch bedingten min- deren Hingabe an dasselbe. »
38 « Schon die rote Farbe unserer Plakate zog sie in unsere Versammlungssäle. Das normale Bürgertum war ja ganz entsetzt darüber, daß auch wir zum Rot der Bolschewiken gegriffen hatten, und man sah darin eine sehr zweideutige Sache. Die deutschnationalen Geister flüsterten sich im stillen immer wieder den Verdacht zu, daß wir im Grunde genommen auch nur eine Spielart des Marxismus wären, vielleicht überhaupt nur verkappte Marxisten oder besser Sozialisten. Denn den Unterschied zwischen Sozialismus und Marxismus haben diese Köpfe bis heute noch nicht begriffen. Besonders als man auch noch entdeckte, daß wir in unseren Versammlungen grundsätzlich keine „Damen und Herren“, sondern nur „Volksgenossen und –genossinnen“ begrüßten und unter uns nur von Parteigenossen sprachen, da schien das marxistische Gespenst für viele unserer Gegner erwiesen. Wie oft haben wir uns geschüttelt vor Lachen über diese einfältigen bürgerlichen Angsthasen angesichts des geistvollen Rätselratens über unsere Herkunft, unsere Absichten und unser Ziel.Wir haben die rote Farbe unserer Plakate nach genauem und gründlichem Überlegen gewählt, um dadurch die linke Seite zu reizen, zur Empörung zu bringen und sie zu ver- leiten, in unsere Versammlungen zu kommen, wenn auch nur, um sie zu sprengen, damit wir auf diese Weise überhaupt mit den Leuten reden konnten. Es war nun köstlich, in diesen Jahren die Ratlosigkeit und auch Hilflosigkeit unserer Gegner an ihrer ewig schwan- kenden Taktik zu verfolgen. Erst forderten sie ihre An- hänger auf, von uns keine Notiz zu nehmen und unsere Versammlungen zu meiden. Dies wurde auch im allgemeinen befolgt. »
39 La question de la relation exacte de Spengler au nazisme est trop complexe pour être traité ici. Disons que cet intellectuel et ce mouvement n’ont pas tout à fait les mêmes bases sociologiques et idéologiques, mais qu’ils ont été suffisamment proches pour être compagnons de route politiques. Ceci devrait suffire pour pouvoir affirmer que Spengler est totalement compatible idéologiquement avec le nazisme, même si dans le détail ses positions peuvent parfois s’en écarter. La belle affaire de nier le racialisme biologique (car encore trop « matérialiste » !) si c’est pour affirmer que « seul le sang décide de l’avenir » !
40 « Daß »Sozialismus« ein Ethos ist, kein Wirtschaftsprinzip »
41 « Sozialismus, wie ich ihn verstehe, setzt eine Privatwirtschaft mit ihrer altgermanischen Freude an Macht und Beute voraus. »
42 « Und damit ist die Aufgabe gestellt: es gilt, den deutschen Sozialismus von Marx zu befreien. Den deutschen, denn es gibt keinen andern. Auch das gehört zu den Einsichten, die nicht länger verborgen bleiben. Wir Deutsche sind Sozialisten, auch wenn niemals davon geredet worden wäre. Die andern können es gar nicht sein. »
43 « Heute ahnt man es – Marx war nur der Stiefvater des Sozialismus. Es gibt ältere, stärkere, tiefere Züge in ihm als dessen Gesellschaftskritik. Sie waren ohne ihn da und haben sich ohne ihn und gegen ihn weiter entfaltet. Sie stehen nicht auf dem Papier, sie liegen im Blut. Und nur das Blut entscheidet über die Zukunft. »
44 « Und das, diese deutsche sozialistische Revolution, fand 1914 statt. Sie vollzog sich in legitimen und militärischen Formen. Sie wird, in ihrer dem Durchschnitt kaum verständlichen Bedeutung, die Widerlichkeiten von 1918 langsam überwinden und als Faktor ihrer fortschreitenden Entwicklung einordnen. »
45 « Hierher gehört das, was ich über den Steuerbolschewismus gesagt habe, der in seiner ganzen furchtbaren Gefahr auch heute noch nicht erkannt ist, weil eine Regierung nach der anderen von provisorischen Mitteln lebt und die Lösung des Problems der Zukunft zuschiebt. Hat heute schon jemand begriffen, was alles »Steuer« ist, und was die besinnungslosen Methoden bereits zerstört haben? Dazu gehört die Zerstörung der führenden Schichten nicht nur des deutschen Volkes durch den trockenen Bolschewismus in Gestalt von Steuern, welche der Neid untergeordneter Klassen diktierte; die Inflation als Konfiskationssteuer gegenüber dem ererbten, ersparten, erarbeiteten Besitz, in welchem doch auch die Voraussetzung zu künftigen Leistungen wirtschaftlicher und kultureller Natur aufgespart war; die Enteignung des Hausbesitzes, der aus Ersparnissen des Mittelstandes hervorgegangen war, durch die Niedrighaltung der Mieten, kurz der Kommunismus durch den Steuerzettel, der damals wie heute jede Regierung zur Verbrecherin macht, weil sie nicht den Mut findet, die Tatsachen zu durchdenken und daraus die Konsequenzen zu ziehen. »
46 Pour des éléments de critique de cette thèse, voir ici : https://www.youtube.com/watch?v=hVSMGPw9ijU
47 Faut-il rappeler que ce sinistre personnage a déclaré il y a quelques années que Maurice Audin, militant communiste assassiné durant la guerre d’Algérie, « aurait mérité 12 balles dans la peau » ?

« Adversus Zemmorum » : le fascisme et le nazisme étaient-ils de gauche ?

Share on facebook
Share on twitter

Tuer Bardamu

Louis Ferdinand Destouches est un incontournable qui ronge. Pour ses partisans, l’auteur du Voyage au bout de la nuit est traité comme un chien crevé, et

Lire Plus >>

Partagez cet article

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email