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In memoriam Joseph Ponthus

Par

In memoriam Joseph Ponthus

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Métamorphoses de la résistance en littérature

“Je m’emballe
Revenons à l’écrit
J’écris comme je parle quand l’ange de feu de la conversation me prend comme prophète » écrivait en substance dans je ne sais plus quoi Barbey d’Aurevilly
J’écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J’écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne”. 

Joseph Ponthus, “À la Ligne”

Il n’est l’auteur que d’un seul livre, mais Joseph Ponthus s’est imposé comme un écrivain majeur. Sa mort nous prive de bijoux poétiques irremplaçables. Car “À La Ligne, feuillets d’usine” inaugure le renouveau d’une écriture d’émancipation ouvrière, et ouvre une brèche pour ceux qui entendent écrire une littérature d’immersion brutale, au cœur du monde de ceux qui œuvrent et produisent.

A la lecture de Ponthus, on songe à cette phrase sur le style, que l’on retrouve dans les Pensées de Blaise Pascal : “Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur et on trouve un homme”. Le même Pascal ajoute ailleurs “Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois”. De la même manière pourrait-on dire, pour qui a fait l’expérience de la pressurisation intérimaire : c’est moins dans Ponthus que dans ce qu’on a subi, dans sa propre vie, qu’on y trouve ce qu’on y lit.

Spontanée, sa prose est à la fois fiévreuse et engourdie, tout en étant comme en transe, hallucinée, en jonglant d’un coma à un autre, avant le nécessaire retour à la chaîne, au sens littéral. Le retour poétique sur un genre qui était poussiéreux, épuisé et délaissé, est véritablement heureux. Dans le roman type, l’effacement du monde du travail est la norme. Sans doute du fait de la crise, la liquidation de cet effacement est en cours, et à poursuivre. Et qui admet que la littérature de la “Fin de l’Histoire” n’a aucun avenir, doit constater que Ponthus a apporté une sublime pierre à la préfiguration d’autre chose.

Certes, on a raison de se méfier des entreprises qui visent à calquer une idéologie préconçue sur ce qu’on veut voir et faire en littérature. Il n’en est pas moins vrai que le langage comme la création verbale sont des terrains de combats capitaux. Bien entendu, il est également exact qu’un livre ne fait jamais une révolution. Ce sont toujours des mouvements de masses qui la font, et des mouvements disciplinés et structurés qui la gagnent. Mais l’enjeu d’une littérature prolétarienne est tout autre : établir avec exactitude, plume à la main, à travers des personnages crédibles et une narration réfléchie, une adéquation aussi parfaite que possible entre le Zeitgeist (l’esprit d’une époque) et la Wirklichkeit (sa réalité effective).

En quoi ces considérations concernent-elles notre défunt poète ? C’est que, dans “A la Ligne”, l’ouvrage de Ponthus est sans ponctuation et chaque vers s’exprime depuis la cervelle du narrateur, secouée et très violemment éprouvée, jusque dans la chair de son imagination, par l’aliénation et l’exploitation. Nous ne sommes pas, ici, dans de l’existentialisme littéraire, mais au sein d’un exercice poétique dont l’auteur, victime d’un déclassement matériel, est contraint d’habiter un enfer fait de sang, de viscères, de carcasses et de fours à bulots.

Pour un bourgeois correct, Ponthus est obscène. L’usine industrielle et le prolétariat sont deux piliers de la mauvaise conscience capitaliste, qu’elle refoule. Il nous faut briser ce refoulement. Car dans le domaine de la superstructure esthétique et littéraire, les pharisiens de l’édition entendront toujours étouffer et faire écran aux œuvres ouvrières ou, plus perversement, les priver de sel pour les servir aux lecteurs sous un jour rassurant, inoffensif, moraliste et misérable. Il ne faut pas leur en vouloir pour cela. Ils jouent leur rôle après tout, et ont bien le droit de prendre leur part fonctionnelle à la Comédie Humaine.

Ponthus est mort. Entre ici Joseph, avec ton terrible cortège… qui s’étend sur plus d’un siècle !

Car c’est bien dès le début du XXème siècle que l’Europe, vieux continent littéraire, connaît de lourdes transformations, et des plus profondes : exode rural, industrialisation, passage de l’atelier à l’usine, écroulement de la vieille Russie tsariste et fin de la première boucherie mondiale (dont l’issue forcera Georges Clemenceau à dire, au sujet des rescapés, “ils ont des droits sur nous”). Voilà la base matérielle qui, dans le monde post-1918, fait qu’un prolétariat en plein essor cherche à se doter d’un moyen d’expression propre. Des années décisives se jouent donc.

En URSS, une littérature sociale et anti-misérabiliste, celle des années 20 et 30, fut ensevelie sous la terreur, la guerre civile, et les coalitions impérialistes. Le réalisme géopolitique d’une forteresse assiégée a enterré cette entreprise ce qui était, sans doute, inévitable au regard du contexte mondial de l’époque. Ce genre de créations ne fut ressuscité que plus tard, sous des formes appauvries privées de ses génies pionniers. Mais le caractère inédit ouvert par la perspective de 1917 demeure encore, malgré toutes les entreprises de dissimulation et de mises sous le tapis, comme un horizon de travail immense, presque irréel et inatteignable. Celui-ci eut d’ailleurs, tout au long du siècle dernier, de nombreux petits, et parfois bien étranges.

Dans la France d’après-guerre, quelques maoïstes écrivains ont tenté de s’établir dans les usines, non seulement pour épouser les conditions de vie du prolétariat, mais pour fréquenter de futurs cadres révolutionnaires, et agir. Cependant, leur tropisme antisoviétique ne pouvait les conduire qu’à l’isolement vis-à-vis du PCF de l’époque, et de la CGT. Une coupure nette avec des appareils très efficaces donc, dans le meilleur des cas, avec toute la logique groupusculaire qui en découle. Dans le pire des cas, surtout dans des sphères “intellectuels”, les maoïstes français de ces années-là furent poussés à la mondanité et à l’arrivisme infantile (comme Alain Badiou, dans le champ philosophique1), au néo-conservatisme atlantiste et servile (André Glucksmann, dans un champ frauduleux) ou encore au reniement pur et simple (comme le juppéiste spontex Jacques-Alain Miller2, dans le champ post-lacanien).

Passons. Joseph Ponthus n’est pas de cette génération, et ces vieilles lunes sont liquéfiées par l’ère numérique tout comme par le rebattage considérable des cartes du jeu géopolitique.

Aussi, à partir des années 1970, le monde de l’écriture sociale ne peut pas ne pas prendre en compte une profonde cassure. En effet, en Occident du moins, les usines s’en vont. Les auteurs changent, et leur style se transforme au fil de cette émigration industrielle.

De nombreux auteurs ont cristallisé ce basculement. Jean Pierre Martinet, pour sa part, dans son roman “Jérôme” notamment (1978) subit d’abord, subit encore, et erre entre l’extinction de soi, le coma alcoolique, la fuite, et rien. “Le Journal d’un manœuvre”, paru en 1990, de Thierry Metzs, narre de façon sublime l’implacable transition de notre défaite.

Dans ce genre de climat c’est donc tout un art, et des plus sinueux, que de parvenir à persuader un lectorat de couches moyennes qu’on leur parle du peuple, alors qu’on leur parle d’elles-mêmes (ce qui a, bizarrement, le don de les faire hurler au génie). Caricature talentueuse de cette tendance, Michel Houellebecq, célèbre auteur de “L’extension du domaine de la lutte”, se hisse, se sauve, grimpe socialement, expose sa misère sexuelle et affective, ce qui remporte des suffrages massifs et passe pour de la grande sociologie. Le succès en poche, il se retourne sans réussir à reconnaître, avec un mélange de tristesse et de soulagement, le monde d’où il provient. Aucune importance, le rubicon de l’arrivisme est franchi. Et si d’aventure il se lamente sur son état de déconnexion, propre à son statut d’élite mondialisée, notre auteur aura toujours, sur France 2, pour se consoler, un David Pujadas à même de trouver les mots: “Mais pardon Michel Houellebecq vous faites vos courses ! Vous faites vos courses!”.

Ici l’émission, dans les premières minutes. Len commentaire: « Au rayon surgelé d’un petit Monoprix du 16e arrondissement, David Pujadas se reconnecte avec le peuple français ».

Ces années-là connaissent malgré tout quelques incongruités poétiques, et d’une autre stature. Dans “Soldat du Chien” (1986), Christian Riochet, poète marxiste-léniniste, est parvenu par un détour, qui prend la figure d’un retour historique, même fictif, à exposer crûment ce que fut l’accumulation primitive. Il le fait magistralement par une mise en scène prosaïque de l’état de conscience mental d’un être à l’avant-garde de ce processus, fait d’égorgements, de viols et de rapines. Dans “Soldat du Chien”, le narrateur, un mercenaire, est aux premières loges des exactions nécessaires à l’avènement d’une dynamique qui le dépasse : la liquidation du Moyen-Âge et l’avènement de la classe marchande. Il y participe avant d’être réduit, dans la paix, à un être qui ne sert plus à rien (sa fonction historique étant remplie et frappée par une impitoyable caducité ).

Il y aurait tant d’auteurs à évoquer encore, et qu’on ne peut aborder de façon satisfaisante dans un seul article, sans omissions fâcheuses. Mais ce cortège m’apparaît ainsi, dans une liste forcément réductrice : George Darien, Bruno Jasienski, Maxime Gorki, Michael Gold, B.Traven, Henry Poulaille, Henri Barbusse, Kobayashi Takiji, Jack London, Robert Linhart, Thierry Metz, George Navel, Jean Pierre Martinet, Christian Riochet… et Joseph Ponthus.

Écrire depuis un réel socialiste en construction, pour paver la voie d’un monde nouveau. Écrire en militant, au cœur de la fournaise capitaliste, à l’usine, pour radicaliser des prolétaires, en faire une avant-garde, et agir. Écrire une aventure immersive, où l’individu se dépêtre entre sa petite histoire, et celles des cadavres qui jalonnent son parcours. Écrire et décrire un collectif piégé, scellé sous le joug de la déshumanisation, et qui se redresse, pour tout foutre en l’air. Écrire l’implacable transition, le glissement inévitable de notre destruction, avec une terreur froide. Ou écrire pour décrire l’écrasement du corps, des os, des muscles, de la pensée et de la tronche. Ou encore, enfin, écrire pour plaire à nos maîtres, s’infiltrer et s’en sortir, en tirant l’échelle de l’évasion sociale derrière soi.

Aussi contradictoire soit-elle, cette colonne qui se cherche à travers les métamorphoses de l’infrastructure, reflète l’absolu déchirement d’un processus de conscientisation de classe qui n’a pas encore été mené à son terme.

Sans doute ce processus est-il, dans une certaine mesure, pluriséculaire. Cette invasion du champ romanesque par la culture populaire, on peut sans contresens la faire remonter à l’illustre figure de François Rabelais, qui a fait en sorte de produire, au XVème siècle, un monument romanesque fondateur et gigantesque qui a structuré, et pour des siècles, des générations de créateurs soucieux d’intégrer le langage populaire dans la littérature.

Il s’agit de ce fameux “style naturel”, qu’évoquait Pascal plus tôt, et qui est en réalité tissé par le carnavalesque populaire. Ce concret qu’on crée et qu’on laboure, où la vie quotidienne s’assimile de force au sublime qu’on lui refuse. On ne peut que renvoyer ici au travail fait en la matière par Mikhaïl Bakhtine sur la notion de « carnavalesque » dans “L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance”. On peut également, dans une autre mesure, se plonger avec profit dans les travaux de Georg Lukacs, selon lequel le roman moderne est avant tout l’épopée d’un monde orphelin de Dieu, où le personnage principal est intérieurement dissocié vis-à-vis des vieilles valeurs traditionnelles et transcendantes, fondamentalement incertain et contraint à mener son propre chemin, entre l’idéalisme abstrait, les illusions perdues et le processus d’apprentissage ( le célèbre genre du Bildungsroman).

Encore une fois, cet immense arrière-plan historique est trop brièvement décrit pour être entièrement satisfaisant. Mais il peut contribuer à aider le lecteur à saisir la lutte considérable dans laquelle se retrouve, presque contre lui-même, chaque nouvel écrivain de notre temps. Le fameux règne des morts sur les vivants.

Nous sommes en 2021. La mort de Ponthus, désarçonnante comète littéraire, nous rappelle à notre propre fin, et au temps qui nous est compté. Tu n’es jamais que de la matière, camarade. Si tu entends travailler et lutter, balance entre le sprint et la course de fond, méthodiquement et bien.

“Certains ayant vécu une expérience de mort imminente assurent avoir traversé un long tunnel inondé de lumière blanche

Je peux assurer que le purgatoire est juste avant le tunnel de cuisson d’une ligne de bulots”.

La ligne est passée. Douce inondation, camarade.

Notes de bas de page :

1- Ignoble rédacteur, en 2019, d’un livre infâme contre les Gilets-Jaunes, “Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage”, torchon gauchiste qui a achevé de tomber le masque de cet irréductible ennemi de classe.

2- On peut lire ci-joint la lettre que lui avait écrit Robert Linhart: https://www.lemonde.fr/idees/article/2005/03/26/sentiments-attristes_631860_3232.html

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