Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email

Kundera, le kitsch et moi

Par

Kundera, le kitsch et moi

Par

Les critiques littéraires c’est comme les brûlures : au second degré ça devient sérieux !

Dans “l’Insoutenable légèreté de l’être”, Kundera, alors coqueluche littéraire de l’Occident, défend une identité du Kitsch et du moderne. Thèse assez contradictoire et saugrenue. Sinon à la situer dans un tropisme tchécoslovaque des années quatre-vingt, aveugle à son propre décalage avec le reste du monde (un fossé qui s’est retrouvé comblé au fur et à mesure du délitement de l’URSS). Historiquement, il est curieux de défendre que la modernité soit le règne du kitsch.

La modernité n’est que l’humanité qui se cherche, et non sa perte. Ce n’est pas davantage le lieu de la reconfiguration des rapports humains à l’aune de leur marchandisation. Cela est bien plutôt l’œuvre du capitalisme. Le kitsch, ce n’est pas non plus l’œuvre du “totalitarisme”. La modernité n’est que le théâtre du combat pour une humanité plus libre, traversée de forces obscures.

Que diable alors vient faire le kitsch dans cette galère ? C’est que, nous dit Kundera, on trouve le kitsch dans une rationalisation abusive de tout ce qui est aveugle à la réalité et au mal. Chez lui, le kitsch émerge dans un “être au monde”, dans une attitude qui consiste à greffer du sens à ce qui n’en a pas.

Ainsi l’écrivain soutient que “Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable”.

Mais le kitsch, c’est brader. Verkitschen, en Allemand. Est kitsch un objet destitué par le temps dont le prix est cassé. C’est tout. C’est un vestige, un archaïsme. Esthétiquement, ce n’est pas la négation de la merde. Non, le kitsch, c’est bien plutôt de la merde, selon le goût de qui contrôle le bon goût.

Le kitsch, c’est le surchargé, le grossier, le baroque ou le rococo. Où trouver le kitsch? Tout simplement, dans ce qui n’est pas dans “le coup”. Ce qui n’est pas “In” mais “Vintage”, comme on dit, bien que le vintage soit de moins en moins kitsch. En effet, une puissante nostalgie gagne ceux qui sont angoissés par le “monde d’après” et ses promesses transhumanistes saupoudrées d’expérimentations neuro-génétiques. Fantasmer un passé qui se cristallise dans un fétiche permet alors de se réfugier.

Le kitsch est à la fois refus, refuge et ratage. Dans la phénoménologie concrète, ses visages sont multiples.

Le kitsch, ce peut être un sexagénaire catholique en logement social, qui sort tout juste de la rue pour vivre dans un 9m2, avec ses statues en mauvais bois blanc de la Vierge Marie, ses autocollants de Jésus, ses figurines d’éléphants en toc, ses 45 tours de chansons vendéennes, son chapelet et, aux doigts, deux bagues ornées d’un Sacré-Coeur.

Le kitsch, c’est une petite bonne femme à la retraite, qui dissémine dans son jardin des grenouilles en porcelaine et des nains de jardin peints par elle-même. Est kitsch cette antre où elle s’isole de la réalité d’un monde qu’elle ne comprend plus et qui ne veut plus d’elle.

Le kitsch, c’est la tenante d’un gîte breton des années soixante dont la demeure, du tapis au plafond, est restée dans son jus d’époque. Elle ignore comment son logis, qui est à la fois son chez-elle et son outil de travail, peut survivre à des clients dont les goûts et désirs ont été retournés par les Airbnb et autres réinventions numériques du tourisme.

Le kitsch, c’est cette silhouette masculine inquiète, en imperméable et à chapeau, qui se faufile sur la pointe des pieds au bar-tabac de son quartier, se procurer des magazines de culs grotesques à une époque où le porn déborde du Web.

Le kitsch, c’est une garçonnière structurée dans la faute de goût permanente, de sorte qu’un bourgeois ne puisse y rester sans crever d’asphyxie (ce dont il faut savoir se vanter).

Le kitsch, ce sont, l’hiver venu, ces sapins de noël que l’on peut croiser aux arrêts de bus, ces sapins que se bricolent sur le trottoir quelques sans-abris hagards, pour ceux d’entre eux qui survivent à la solitude des fêtes, une fois l’hiver venu.

Le kitsch est un acte de consommation fautif. C’est un péché. Le kitsch commence toujours hier. Est kitsch ce qui n’est pas « En Marche », au diapason du mondain. L’acte kitsch est ignorant, retardataire ou hors-jeu. Ignorant de quoi? Des codes de l’avant-garde bourgeoise. En retard par rapport à quoi? Au règlement intérieur de la Start-Up Nation. Hors-jeu? Mais de quel jeu? Du Grand Jeu de ce qui se fait, s’achète, se consomme et se dit. Nous savons tous depuis Molière et son Bourgeois Gentilhomme, que la faute de goût se fait toujours vis à vis de goûts légitimés et institués. On peut encore, aujourd’hui, étendre la chose, de l’esthétique au politique. Le patriotisme est kitsch. 1789 est kitsch. L’industrie est kitsch. La fin du travail est “In”.

Dans notre hexagone, le marché préfère l’ordre nouveau à la vieille France, encore trop animée de l’esprit “CNR”. Ce fameux « retard français ». La Liberté est kitsch. L’Égalité est kitsch. La Fraternité ? Un néant. “L’Internationale” est kitsch. La lutte des classes est kitsch. Le communisme est kitsch. Le rouge est kitschissime. Une couleur criarde, tape à l’œil et aigre, portée par les derniers reliquats d’un prolétariat de pacotille. Le “prolétariat” ! Encore du kitsch.

Ou le kitsch est largué, à l’arrière-garde et à la traîne, ou le kitsch est exclu, périphérique et marginal. Cela étant, il peut aussi traduire une forme populaire de désobéissance aux goûts autorisés. Il serait heureux que le kitsch glisse dans ce dernier domaine, burlesque et offensif. Qu’il passe dans l’opposition. Car le capitalisme de la séduction est l’anti-kitsch. Pas convaincu? Définissons alors un kitsch apophatique, à travers ce qu’il n’est pas.

Yann Moix n’est pas kitsch. Léa Salamé non plus. Alexandre Benalla et Daniel Cohn-Bendit ne le sont pas davantage. Kitsch, aucun député ne l’est ou, du moins, pour bien faire carrière, mieux ne vaut pas l’être. A la rigueur, ils sont beaufs. Et le capitalisme ? Rien de moins kitsch, de plus précurseur et avant-gardiste. Même les écoles de commerce, l’ENA, HEC et Science Po se targuent de progressisme sociétal et d’écologisme sonore. Tout est moderne, savonné et propret. Ôtez le vernis, et la chair est corrompue jusqu’à l’os.

La meilleure synthèse à la question kitsch? En 2020, Jean Lassalle a été kitsch. Mais, en 1965, Jean Lecanuet était déjà “In”.

Attention. Tout kitsch n’est pas merveilleux. Prenez Jeff Koons, cet être pour qui l’art n’a pas être sublime ou affreux, mais coûteux. En voilà un qui a compris l’immense bénéfice à retirer de la puissance de récupération de la bourgeoisie, et à laquelle le kitsch ne peut se soustraire. La pauvre Nabilla, vedette d’un moment et oubliée de tous, est désormais bien kitsch, comme tous ces malheureux rejetons de la Reality-TV, de Loana à François-Xavier. Prenez Vladimir Poutine. Écoutez le jouer du piano, puis chanter Blueberry Hill (in english please!). Il fait très kitsch à côté du prix Nobel de la pax americana Barack Obama, véritable monument de propagande libéralo-canonnière et qui, de sa voix suave et charismatique, fredonne Sweet Home Chicago.

Oui, Barack est “In”. Il joue au Basketball avec classe, élégance et panache, tandis que, pendant huit années de guerres ininterrompues, ses troupes et ses drones se sont déployés en Irak, en Syrie, en Afghanistan, au Pakistan, au Cameroun, en Ouganda, en Somalie et au Yémen. Comparez-le à Donald Trump, qui fait du tennis et du golf, avec son gros popotin moulé par son short plein de sueur et sa casquette “Make America great again”. Kitsch à mort.

Biden, quant à lui, est au-delà du bien et du kitsch, quoique sa présidence fasse penser à un acteur hollywoodien septuagénaire qui voudrait rejouer les grands films d’actions de sa jeunesse.

L’essentiel est que le kitsch demeure, d’une classe à une autre, sinon l’expression d’un retard, une séduction mal cousue, un mensonge ineffectif et maladroit. Par conséquent, quand Milan Kundera parle du “kitsch”, souvenons-nous plutôt des silènes de François Rabelais, et de Gaston Bachelard.

Les silènes, Platon les mentionne déjà dans Le Banquet, où un Alcibiade fleur-bleue rattache Socrate à celles-ci. Rabelais les définit encore plus simplement dans son prologue à Gargantua. Elles sont inspirées du personnage de Silène [satyre et père adoptif de Bacchus], et ce sont de petites boîtes sur lesquelles sont dessinées des figures désopilantes et inconséquentes, mais à l’intérieur desquels, nous dit Rabelais, “on conservait de précieux ingrédients comme le baume, l’ambre gris, l’amome, le musc, la civette, les pierreries et d’autres choses de grande valeur …”.

Et Bachelard ? Dans ce chef d’œuvre qu’est La Psychanalyse Du Feu, notre commis des Postes et Télégraphes nous écrit simplement, lapidaire, cette phrase souvent citée : “Psychanalytiquement, la propreté est une malpropreté”.

La mentalité allemande résumée en une phrase, selon Dominique Pagani. Ainsi prise dans la mélasse du puritanisme étriqué et punitif de notre temps, on peut mieux saisir les racines honteuses de la haine bourgeoise du kitsch.

Le kitsch n’est jamais que le masque inconsistant, déformé, d’un passé riche, et liquidé. Il importe donc que le kitsch se manifeste. D’ailleurs, le partisan du kitsch prolétarien ne s’abaisse jamais à dissimuler ses opinions et ses buts. Il proclame hautement que ces buts ne pourront être atteints sans le renversement violent de tout l’ordre esthétique actuel. Que les classes régnantes tremblent à l’idée d’une révolution kitsch. Les ringards réfractaires n’ont rien à y perdre, hors leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner.

Travailleurs kitschs de tous les pays, unissez-vous!

Kundera, le kitsch et moi

Share on facebook
Share on twitter

Tuer Bardamu

Louis Ferdinand Destouches est un incontournable qui ronge. Pour ses partisans, l’auteur du Voyage au bout de la nuit est traité comme un chien crevé, et

Lire Plus >>

Partagez cet article

Share on facebook
Share on twitter
Share on whatsapp
Share on email