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Raoult Rigault, le préfet « de fer » de la Commune de Paris

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Raoult Rigault, le préfet « de fer » de la Commune de Paris

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Les communistes tiennent aujourd’hui pour acquis qu’un des grands mérites des bolcheviks russes réside dans le fait d’avoir attribué au pouvoir du prolétariat, qui se consolidait alors, tous les moyens extraordinaires pour combattre efficacement les forces de la contre-révolution, au moment où les ennemis de l’intérieur et les forces armées de quatorze pays impérialistes étrangers assaillaient sans répit la toute jeune République soviétique. En somme, d’avoir incarné pratiquement la dictature du prolétariat en acte, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, lorsque celle-ci ne recule pas devant les conséquences que lui commandent l’urgence et le chaos du moment. C’est dans cette optique que naît, le 20 décembre 1917, à l’initiative du Soviet des Commissaires du peuple, la police politique révolutionnaire, dite Tchéka.

Dirigée par Félix Dzerjinski dit Félix « de Fer », elle est destinée à opposer aux agitateurs contre-révolutionnaires de l’intérieur et aux responsables des innombrables actes de sabotage toute la puissance du nouvel État prolétarien. Lorsque la contre-révolution et les restaurateurs de l’ordre ancien des privilèges travaillent activement et avec toutes leurs ressources à la faillite de la révolution, retenir ses coups devient un crime, qui menace de faire s’effondrer la totalité de l’édifice révolutionnaire encore mal assuré sur ses bases. Dans de telles conditions, où la lutte des classes devient guerre ouverte et guerre civile, faire preuve de retenue et de pusillanimité face à une réponse pourtant nécessaire est un luxe que les révolutionnaires ne peuvent de toute évidence pas se permettre. Une telle exigence de fermeté ne relève en rien d’un goût suspect pour la violence, mais s’impose pour ainsi dire logiquement à partir du témoignage des nombreuses expériences historiques où la classe laborieuse s’est heurtée à la répression sanglante – et dépourvue de toute pitié, elle – de ses exploiteurs.

Dans les Principes du communisme, Engels répondait déjà à la question de savoir si la propriété privée des moyens de production pouvait être abolie de manière pacifique en ces termes : « Il serait souhaitable qu’il pût en être ainsi, et les communistes seraient certainement les derniers à s’en plaindre. […] Mais ils voient également que le développement du prolétariat se heurte dans presque tous les pays civilisés à une répression brutale, et qu’ainsi les adversaires des communistes travaillent pour eux-mêmes de toutes leurs forces pour la révolution. Si tout cela pousse finalement le prolétariat opprimé à la révolution, nous, communistes, nous défendrons alors par l’action, aussi fermement que nous le faisons maintenant par la parole, la cause des prolétaires ».

Et de répéter contre les « anti-autoritaires » qui vomissent l’idée même d’une répression des agents contre-révolutionnaires, exactement la même chose : « [Les anti-autoritaires] demandent que l’État politique autoritaire soit aboli d’un seul coup, avant même que ne soient supprimées les conditions sociales qui l’ont fait naître. Ils réclament que le premier acte de la révolution sociale soit l’abolition de l’autorité. Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit, c’est l’acte par lequel une fraction de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit continuer à dominer avec la terreur que ses armes inspirent aux réactionnaires. La Commune de Paris eût-elle pu se maintenir un seul jour si elle n’avait pas usé de l’autorité d’un peuple en armes contre la bourgeoisie ? Ne faut-il pas au contraire, la critiquer de ce qu’elle ait fait trop peu l’usage de son autorité ? » (Préface de Engels à La Guerre civile en France de Marx).

Que la Commune de Paris (et les 18 000 vies, civiles comprises, broyées par la fureur de la répression versaillaise) ait fait trop peu usage de cette « terreur armée » qu’elle était pourtant en droit d’imposer à ses ennemis, c’est précisément à ce même constat qu’en arrivèrent les bolcheviks au moment d’entreprendre leur propre révolution. C’est cette même leçon historique qui les poussa à se donner véritablement, pour la première fois dans l’histoire du mouvement ouvrier, les moyens de vaincre, par l’établissement d’une police révolutionnaire inflexible devant constituer un des bras armé de la dictature de classe. Le caractère encore tâtonnant et peu sûr de lui qui était celui de la Commune de Paris sur de nombreux aspects, concourait inévitablement à sa perte au moment même où les circonstances commandaient au bras « de ne pas trembler ». Un homme fut cependant peut-être une exception au milieu de cette expérience historique, ô combien équivoque. Cet homme était Raoul Rigault. Comme tant d’autres, il demeure encore aujourd’hui un des immenses héros oubliés de la Commune de Paris. Haï de son vivant par la bonne société de Paris et par la bourgeoisie versaillaise victorieuse qui ne manqua d’ailleurs pas de profaner son corps encore chaud, tombé à 25 ans seulement rue Gay-Lussac d’une balle dans la tête tirée à bout portant, c’est encore son spectre que tous les petits commis de plumes de la réaction s’employèrent à conjurer avec une haine et une vigueur des plus singulières.

Dans son étude de 1871 sur Les Célébrités de la Commune, l’avocat et député Jules Forni se penche sur le cas de cette « étrange et sinistre figure que celle de ce jeune homme de vingt-cinq ans pénétrant violemment et comme un furieux dans l’histoire » ; Henry Morel, auteur la même année d’un Pilori des Communeux (sous-titré Biographie des membres de la Commune, leurs antécédents, leurs mœurs, leurs caractères) évoque le souvenir d’ « un scorpion, ce Rigault, fœtus avorté de l’accouplement bizarre du serpent qui rue par colère et de l’écrevisse qui recule par ignorance ».

Le romancier Jules Claretie parle quant à lui sobrement d’un « gamin haineux » tandis que toute la haine de classe d’un Emile Zola se déchaîne dès lors qu’il convient de se remémorer « cet esprit détraqué, cervelle à l’envers qui, rompant d’abord avec la société par paresse et par crânerie devait fatalement devenir un fou des plus dangereux ». Qu’avait donc fait Raoul Rigault, procureur de la Commune et jeune chef de la préfecture de police assassiné à 25 ans, pour mériter de telles paroles fleuries ? Précisément d’avoir senti l’impérieuse nécessité d’adopter vis-à-vis des circonstances du moment les mesures autoritaires exceptionnelles, face auxquelles presque tous les chefs communalistes se trouvaient reculer, par républicanisme bourgeois, respect du formalisme juridique, ou sentimentalité morale et politique. En somme, d’avoir incarné une esquisse française, passagère et fugace, de ce que représentera plus tard Félix Dzerjinski, le « solide jacobin prolétarien » dont parlait Lénine. Et tous ceux à venir qui inscrivent leurs pas dans les glorieux sillons de ces serviteurs du prolétariat ne devront pas attendre de la part de leurs ennemis des paroles plus feutrées. Tout dans la trajectoire politique de Rigault concourut au rôle exceptionnel et proto-bolchevik qu’il incarna durant la Commune de Paris.

Doté d’une intelligence et d’une vivacité rares, bachelier ès lettres et ès sciences à 16 ans seulement, Rigault, qui survit modestement grâce aux cours particuliers de mathématiques qu’il dispense, fréquente d’abord les cercles étudiants et littéraires. Il y côtoie des artistes comme Jules Vallès, Barbey d’Aurevilly, Gustave Courbet ou encore Paul Verlaine. Proche des milieux hébertistes, il se lance à corps perdu dans l’agitation politique et dans l’organisation des milieux révolutionnaires, afin d’assurer la liaison entre les milieux ouvriers et étudiants qui se côtoient à l’époque au boulevard Saint-Michel. Il intègre à partir de 1865 les milieux regroupés autour « du Vieux » Blanqui, intensifiant une activité de propagandiste et d’organisateur hors pair qui ne faiblira pas jusqu’au soulèvement communaliste de 1871. De 1866 à 1870, Rigault effectue une dizaine de séjours en prison pour des motifs politiques, dus à sa qualité de journaliste et de rédacteur, notamment dans le journal athée et matérialiste Le Démocrite. C’est durant cette période que Rigault se spécialise dans une activité qui aura une grande importance dans le rôle qu’il endossera durant la période de la Commune.

En effet, en 1866 éclate l’affaire dite « de la Renaissance » : la totalité de l’état-major blanquiste, dont fait partie Rigault, est arrêtée suite à une descente de la police impériale au Café de la Renaissance qui tenait lieu de place de réunion. Cette affaire jette une lumière crue sur un phénomène caractéristique du Second Empire : les milieux républicains, de gauche et d’extrême-gauche, sont à cette époque totalement contrôlés et infiltrés par la police impériale, qui dispose d’une quantité faramineuse de « mouchards » qui vont parfois jusqu’à occuper des postes clés dans les rédactions de journaux républicains, dans les clubs révolutionnaires, et même dans l’Internationale. Cette activité méthodique de noyautage des milieux de la gauche révolutionnaire était un phénomène absolument massif, dirigé et organisé par Antoine Claude, chef de la police politique impériale, qui ira jusqu’à affirmer plus tard (et c’est à peine exagéré) que « la moitié de Paris espionnait l’autre ». Suite à l’affaire de la Renaissance, Raoul Rigault propose alors l’idée d’une contre-police, chargée de traquer et de débusquer les mouchards de Claude afin de protéger la sécurité interne des organisations blanquistes.

En seulement deux ans, Rigault met sur pied un système monumental de classification et de recension de tous les espions de la police politique, issu d’un patient travail de filature et d’enquête. Le parti blanquiste devient alors, de par le travail de purge effectué par Rigault et ses espions, la seule et unique organisation politique à échapper aux infiltrations policières, contrastant ainsi avec le reste des milieux révolutionnaires qui en restaient truffés. Le jour de la proclamation de la République, le 4 septembre 1870 suite au « désastre de Sedan », Rigault ne manque pas de mettre à profit son expérience d’espionnage et de contre-police acquise dans son activité de chef blanquiste. Profitant du chaos général, il s’installe de son propre chef, non sans quelques protestations de la part du nouveau personnel politique, dans le bureau de l’ancien chef de la sûreté impériale. Il concentre entre ses mains, pour quelques jours, toutes les ressources de la préfecture de police, et s’entoure d’une équipe principalement blanquiste – du moins de ceux qui, encore à l’époque, ne croupissaient pas en prison.

Jouissant à présent d’un accès intégral aux dossiers de la police, Rigault poursuit méthodiquement durant cette période son travail d’enquête : il y complète son système de recension des mouchards et des agents de la restauration impériale, catalogue au passage quelques informations sur la compromission d’un certain nombre de députés, y compris républicains. Peu après, il est sommé de se retirer de son poste. Doté d’un véritable sens moral, qu’il conservera pendant la période de la Commune, Rigault se refusera toujours à communiquer aux journalistes des informations sur les contre-révolutionnaires dès lors que celles-ci ne compromettent nullement la sécurité de l’État. Au Journal officiel de la Commune, il va jusqu’à faire annoncer qu’il ne tiendra aucun compte et sous aucun prétexte des dénonciations anonymes, qu’il considérera toujours comme susceptibles d’émaner de rancœurs personnelles et mesquines plutôt que d’un intérêt véritable pour la défense publique. C’est à partir de l’insurrection communaliste de 1871 que son activité au sein de la Préfecture de police prendra un tournant éminemment révolutionnaire. Dès le 18 mars, premier jour de l’insurrection, Rigault marche sur la Préfecture et s’en empare de nouveau. Il s’y fera déléguer officiellement deux jours plus tard par le Comité central de la Commune. Une fois en place, sa première mesure consiste à libérer sur le champ tous les prisonniers politiques que le pouvoir de la Commune est en mesure de relâcher, parmi lesquels de nombreux blanquistes expérimentés et révolutionnaires professionnels – Blanqui demeurant cependant toujours aux mains des Versaillais.

On aurait tort de penser qu’une telle mesure faisait l’unanimité, même durant la Commune, qui conservait en son sein d’indéniables éléments petits-bourgeois empreints de légalisme et de conservatisme. La libération des prisonniers politiques voulue par Rigault lui vaut même la visite du directeur régulier de la prison, un certain Coré, venu protester face au chef de la préfecture de police contre une telle décision. Rigault le reçut bien : il le fit directement escorter sous garde policière à la prison, où celui-ci trouva demeure dans la cellule n°182. On remplaça l’ancien directeur régulier par un nouveau, Garreau, ouvrier serrurier de 20 ans, qui connaissait bien l’endroit pour y avoir séjourné pendant quatre années auparavant. Alors que se lèvent contre lui, sur sa gauche, les hurlements des « anti-autoritaires » évoqués par Engels, qui réclament alors l’abolition immédiate de toute police et de toute autorité publique, le grand mérite de Rigault sera de ne prêter aucune attention à cette logorrhée utopiste. Son activité antérieure ne lui a appris que trop bien la nécessité vitale d’une police politique inflexible et d’un service de renseignement opérationnel en des temps d’affrontement ouvert avec la contre-révolution. Cette dernière en effet ne se trouve reculer devant aucune bassesse et déploie partout activement ses courroies de transmission et ses infiltrés. A l’heure où les Versaillais attaquent et harcèlent de plus en plus violemment les lignes communardes, Rigault fait adopter la suspension de tous les journaux et publications qui font la propagande ouverte de la réaction. Lorsque le « Décret des otages » est voté à l’unanimité en avril, en réaction à une défaite sanglante infligée par l’armée versaillaise qui se livre à des exécutions sommaires de communards, c’est encore lui qui organisa la chasse aux otages et aux suspects grâce à ses connaissances accumulées.

Le 2 mai, il vote pour un Comité de Salut Public contre les lenteurs et les insuffisances de l’administration collégiale. Alors que certaines compagnies de chemins de fer se refusent à payer les redevances dues à la Commune, Rigault n’hésite pas à mettre sur pied, en sa qualité de préfet de police, un véritable commando chargé d’extorquer à ces compagnies l’argent qu’elles doivent à la nouvelle autorité. Plus impressionnant encore, et si l’on en croit l’étude de Luc Willette[1]Luc Willette, Raoul Rigault, 25 ans, Communard, chef de police, Syros, 1984. , Rigault fut certainement le seul à comprendre pendant la courte existence de la Commune de Paris l’importance d’un contrôle populaire intégral sur les établissements bancaires. Dans cette logique de contrôle prolétarien des établissements bancaires, Rigault se démarque du caractère timoré de la plupart des autres élus de la Commune : c’est encore lui qui réquisitionne sans ménagement aucun la Caisse des dépôts et consignations. On sait qu’en 1881, un des principaux reproches formulés par Marx dans la Guerre Civile en France sur le caractère imparfaitement socialiste de la Commune de Paris concernait l’incapacité des communards à s’être emparés de la Banque de France, en raison d’un esprit encore trop imprégné de légalisme. Au moment où la question de la prise de contrôle populaire des banques s’est posée, le prolétariat parisien a reculé d’effroi, pris d’une soudaine terreur sacrée devant les grilles de la Banque de France.

Ainsi, selon Marx : « Outre qu’elle fut simplement le soulèvement d’une ville dans des circonstances exceptionnelles, la majorité de la Commune n’était nullement socialiste et ne pouvait l’être. Avec un tout petit peu de bon sens, elle eût cependant pu obtenir de Versailles un compromis favorable à toute la masse du peuple – seul objectif réalisable à l’époque. À elle seule, la réquisition de la Banque de France eût mis un terme aux rodomontades versaillaises ». Dans son Histoire de la Commune parue en 1876, Prosper Olivier Lissagaray note que « toutes les insurrections sérieuses ont débuté par saisir le nerf de l’ennemi, la caisse. La Commune est la seule qui ait refusé. Elle abolit le budget des cultes qui était à Versailles et resta en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu’elle avait sous la main. » Or, c’est un fait remarquable que Raoul Rigault, loin de se perdre dans une telle « extase » respectueuse de la « caisse de la haute bourgeoisie », fut effectivement le seul à prendre les devants en vue d’une une telle réquisition, puisque c’est encore de lui qu’émana l’unique ordre de s’en saisir. Son principal tort, comme le note Willette, tient principalement dans le fait d’avoir délégué une telle opération au lieu de s’en être chargé lui-même.

En effet, Rigault avait confié la réquisition de la Banque de France à un certain Le Moussu, alors graveur-mécanicien devenu commissaire de police. Le bataillon de Le Moussu fut stoppé net devant la Banque de France par un bataillon de « l’ordre » qui comptait à sa tête Charles Beslay, doyen d’âge de la Commune, membre de la Commission des Finances et délégué auprès de la Banque de France. Le Moussu ne donna pas contre Beslay l’ordre de passer en force. Le cas de Beslay était pourtant hautement suspect, et représentait à lui seul tout ce contre quoi Rigault s’était évertué à lutter dans son combat visant à démasquer les personnages louches et équivoques. Beslay cumulait en effet le « beau » palmarès d’avoir été député rallié au général Cavaignac au moment du massacre des ouvriers durant les journées de juin 1848, financier raté aux idées proudhoniennes, et malgré tout membre de l’Internationale. Durant la Semaine sanglante, ce douteux personnage quitte tranquillement Paris, protégé par un passeport signé de Thiers en personne et trouve refuge en Suisse. Il y mourra de vieillesse, totalement blanchi par le conseil de guerre de décembre 1872 qui, à son encontre, délivre un non-lieu.

L’existence même d’un individu aussi double et opportuniste que Beslay, et le rôle catastrophique qu’il joua dans la défaite de la Commune, alors même qu’il se trouvait y occuper un des plus haut poste de responsabilité, valide du même coup tout le bien-fondé de l’ardeur de Raoul Rigault dans sa volonté de mettre en place une véritable police politique prolétarienne chargée de purger le camp révolutionnaire de ses éléments les plus félons. Aussi pensons-nous que le rapprochement avec Dzerjinski s’impose de lui-même. Rigault aura bien incarné, durant sa courte vie et tout le long de cette expérience révolutionnaire plus brève encore que fut la Commune, le bras armé authentique propre à une direction prolétarienne digne de ce nom, nécessairement inflexible si l’on veut donner à la construction socialiste un caractère inexpugnable. La police révolutionnaire se caractérise d’abord par la subordination temporaire des questions tenant au légalisme pur à la question de la sauvegarde et de la protection de la révolution. C’est en ce sens que le jeune procureur Rigault s’exclamait, à juste titre: « « Je ne fais pas la justice, je fais la révolution ».

De telles paroles font immédiatement écho à celles, toutes aussi limpides, de Félix Dzerjinski, lorsqu’il se trouva exposer son crédo lors d’une réunion du Conseil des commissaires du peuple au début du mois de décembre 1917 : « Ne croyez pas que je cherche des formes pour une justice révolutionnaire ; actuellement, nous n’avons pas besoin de justice. Aujourd’hui, nous sommes engagés dans un corps à corps, une lutte à mort, jusqu’au bout ! Je propose, j’exige l’organisation d’une répression révolutionnaire des agents de la contre-révolution. » Dire que « actuellement [alors que la révolution est aux prises ouvertes avec la réaction et n’est pas stabilisée], nous n’avons pas besoin de justice » signifie que dans ce contexte précis, on se trouve hors droit.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que le commissaire ou que le procureur révolutionnaire n’agissent pas avec justice, que la justice ne doit pas guider leurs actes : car il est juste que les exploités triomphent et que les exploiteurs soient tenus en respect. Mais c’est un fait non moins essentiel que cette justice s’exerce temporairement hors de tout cadre juridique. Il ne s’agit pas, en ce sens, d’une justice institutionnalisée justement parce qu’on ne peut pas se permettre, à ce moment précis, de procéder selon un cadre juridique normalisé. C’est par exemple un principe essentiel du droit que de déclarer irrecevable toute arrestation et toute condamnation prononcée avant même que le crime en question soit perpétué. Or, dans un contexte immédiatement révolutionnaire, il est évident qu’attendre que le crime soit perpétué peut avoir des conséquences désastreuses et absolument irrécupérables : doit-on donc laisser se réaliser le crime ?

La « justice » révolutionnaire – car il s’agit bien, en un certain sens, d’une « justice », qui a ses représentants, ses exécutants, ses institutions, si sommaires et temporaires soient-elles, et ses tribunaux, si exceptionnels soient-ils – suspend pour un temps, et pour un temps seulement qui constitue une période d’exception, la « normalité » du formalisme juridique, qui devra être rétabli ensuite dans ses droits et dans sa force. Telle est la leçon de toutes les révolutions passées, et c’est sur de tels principes que le jeune procureur de la Commune basa l’essentiel de sa pratique. Aussi la bonne société bourgeoise rentrée à nouveau dans Paris, se livrant sans relâche à l’exorcisation de tous les spectres communards qui avaient peuplés ses pires cauchemars, ne se trompa-t-elle pas lorsqu’elle vit en la personne de Raoul Rigault l’incarnation véritable de son plus sûr et de son plus mortel ennemi.

References

References
1 Luc Willette, Raoul Rigault, 25 ans, Communard, chef de police, Syros, 1984.

Raoult Rigault, le préfet « de fer » de la Commune de Paris

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