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Un p’tit Verre de rouge! #Épisode 7 : Descartes et le marxisme

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Un p’tit Verre de rouge! #Épisode 7 : Descartes et le marxisme

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Georges Politzer, grand philosophe marxiste et admirateur de Descartes, mort en héros durant la résistance en 1942 – ici avec son petit verre de rouge.

Descartes (1596-1650), jouit dans la philosophie d’une postérité paradoxale. D’un côté, on loue souvent dans le gentilhomme français le fondateur du rationalisme moderne, son esprit critique implacable, sa résolution dans la pensée, et son refus des dogmes. De l’autre, on a toujours été un peu gêné par son spiritualisme fondamental, ses penchants de métaphysicien invétéré (au mauvais sens du terme : démonstration de l’immortalité de l’âme, de l’existence de Dieu, refus dogmatique du matérialisme), ses erreurs scientifiques patentes (notamment en médecine, et même en physique, lui qui a toujours refusé la notion de « force » en mécanique, car d’origine aristotélicienne), et ses petits arrangements philosophiques (refus de nier l’existence de la liberté alors qu’il reconnaissait lui-même qu’il lui était impossible de démontrer son existence, un silence politique total).

Ce bilan contrasté s’est toujours répercuté dans son héritage : n’a-il pas influencé toute la métaphysique spiritualiste des siècles qui vont suivre, avec son dogmatisme ronflant ? Mais dans le même temps, tous les matérialistes des Lumières ne se sont-ils pas réclamés de lui, et de son héritage rationaliste et critique ? D’Alembert lui-même dressa les lauriers de Descartes dans le Discours préliminaire de l’encyclopédie, en en faisant le père des Lumières du XVIIIe, et de leur progressisme. Pour D’Alembert, la division des tâches était simple : Descartes était un révolutionnaire masqué, et les Lumières matérialistes avaient, grâce à son action, pu faire tomber après le masque, et être des révolutionnaires plus ou moins ouverts (ou au moins des réformateurs ambitieux). En effet, Descartes avait instauré dans le domaine de la physique et de la connaissance un égalitarisme et un universalisme que les Lumières voulaient transposer dans le domaine de la morale et de la politique. Descartes, malgré sa discrétion et sa prudence politiques légendaires, avait donc favorisé objectivement le matérialisme et le rationalisme – malgré ses penchants objectivement spiritualistes et parfois fluctuants sur le rationalisme. Sa devise n’était-elle pas d’ailleurs « Larvatus prodeo » – « j’avance masqué » – signalant par là que Descartes était un vieux renard, et qu’il fallait savoir lire entre les lignes ?

Bien sûr, cette lecture qui prête des intentions révolutionnaires à Descartes est exagérée : rien ne prouve qu’il ait été plus qu’un rationalisme convaincu et acharné du XVIIe siècle, l’âge classique de la philosophie, avec toutes les limites propres à son temps. Par ailleurs, s’il est vrai que Descartes a proposé au XVIIe une synthèse rationaliste de taille, et d’envergure mondiale incontestable, il est dommage que son aura ait rejeté dans l’ombre des figures rationalistes contemporaines, comme Francis Bacon (1561-1626), dont les mérites sont aussi immenses, ou Thomas Hobbes (1588-1679), pour ne citer qu’eux : la gloire d’un rationaliste ne devrait pas éclipser celle des autres, et celles de ceux qui l’ont permises.

Le grand mérite de Descartes fut incontestablement sa grande capacité de synthèse : grand mathématicien, précurseur du mécanisme dans le domaine de la physique, il fut aussi un grand écrivain – quiconque a pu lire les Méditations Métaphysiques (1641) avec attention peut témoigner du soin que Descartes a apporté à la rédaction et au style de l’ouvrage. Mais plus encore : bien que fondateur de la métaphysique au sens du XVIIe siècle (la recherche des premiers principes par une voie méthodique), Descartes fut aussi, et on le passe trop souvent sous silence, un immense dialecticien. Avec lui, le paradoxe n’est jamais très loin. En effet, les deux premières Méditations Métaphysiques ne sont qu’un immense retournement dialectique de la position sceptique, celle qui veut douter de tout, digne d’un chapitre de la Phénoménologie de l’Esprit. Descartes commence par faire mine d’accepter les arguments sceptiques, pour montrer comment, poussés au bout d’eux-mêmes, ils se retournent en leur contraire. Un tel argument, appelé « argument du cogito », garde encore aujourd’hui, une charge philosophique intacte, et reste une prouesse immortelle : un classique, au sens premier et non-galvaudé du terme.

Alors bien sûr, il reste son spiritualisme, son dualisme malhabile (la fameuse distinction « substance pensante » – la conscience – et « substance étendue » – la matière –, qui n’ont absolument aucun rapport entre elles), et une certaine bondieuserie plus qu’exaspérante chez un grand esprit. Mais comme le disait Hegel, on ne saute pas par dessus son époque, et la misère de son siècle : Descartes n’a pas été meilleur que son temps, mais son temps, il l’a été au mieux. En cela, il a prouvé qu’il était un grand esprit.

Enfin, son mérite le plus visible encore de nos jours sur la philosophie française fut sa volonté de vulgariser la philosophie, notamment en éditant en langue vulgaire (le français) et non en langue scientifique (le latin), son fameux Discours de la méthode (1637). Son universalisme fait de lui un des esprits les plus généreux de son siècle : « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » est la première phrase de cet ouvrage. Ce souci pédagogique (qui lui fera d’ailleurs rédiger ses Méditations Métaphysiques sous une forme scolaire, les Principes de la philosophie) aura la meilleure influence du monde sur la philosophie française. En ceci, tant Diderot que Politzer sont les héritiers de Descartes, lorsque le premier déclarait qu’il fallait « se hâter de rendre la philosophie populaire », et le second, que « les éléments vivants du cartésianisme vivent dans la science moderne » et dans « l’intelligence politique des masses populaires ».

Le fascisme et l’irrationalisme contemporain ne se sont donc pas trompés lorsqu’ils ont déchaîné leur haine sur Descartes, et tout ce qu’il a pu représenter et incarner. La philosophie de Heidegger est ainsi une attaque frontale et impitoyable contre le cartésianisme dans ce qu’il peut avoir de plus vivant : pour détruire la raison, Heidegger savait qu’il devait d’abord détruire Descartes. Si le reste de l’extrême-droite lui a emboîté le pas, il est aujourd’hui triste de voir une partie du gauchisme fustiger tout ce rationalisme des Lumières, et Descartes à travers lui, au nom d’un particularisme sans rivage. Ainsi, Foucault en son temps accusait Descartes d’être le représentant du rationalisme qui a voulu enfermer les fous, dans d’abominables et très cruels asiles d’aliénés. Dans un ouvrage plus récent, la journaliste Mona Chollet attaque de pair Bacon et Descartes, pour avoir voulu, par la formation d’une méthode scientifique rigoureuse et une vision mécaniste du monde, stigmatiser les femmes comme sorcières, et conçu une vision dominatrice de la nature. Pire, leurs philosophies, et en particulier celle de Descartes, n’auraient été essentiellement qu’une extension de la logique marchande, froide et calculatrice, et une préparation idéologique au domptage des corps pour la « régularité […] requis par la discipline capitaliste ». Savent-ils seulement ces esprits chagrins que Hayek, le chantre du libéralisme moderne, avait fait de Descartes et Bacon ses deux bêtes noires absolues ?

Le marxisme n’a bien sûr jamais défendu les aspects sclérosés et morts du cartésianisme, et que nous avons énumérés ici. Mais il s’est toujours fait le défenseur acharné de ce qu’il y avait de vivant, de dialectique, de rationaliste, d’esprit critique et, même, de matérialiste chez Descartes. C’est pour cela qu’en 1937, année de tous les dangers et de montée du fascisme, Politzer n’hésita pas à écrire un sublime hommage pour le tricentenaire de la parution du Discours de la méthode, afin que cette commémoration dépasse le strict cadre de l’hommage académique, et devienne un rappel philosophique de tout ce que le fascisme a voulu détruire : derrière Descartes, il y a les Lumières et 1789 ; derrière 1789, il y a 1793, et Hegel ; et derrière Hegel, il y a Marx, et la dictature du prolétariat. En ceci, nos ennemis n’ont jamais été détrompés par leur instinct de haine de classe, qui leur montre chaque jour, et sans faille, qui sont leur véritables fossoyeurs.

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