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Un p’tit Verre de rouge! #Épisode 8 : Rousseau « écolo » ?

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Un p’tit Verre de rouge! #Épisode 8 : Rousseau « écolo » ?

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En ce mois de mars 2021 a été publié un petit livre pédagogique sur la pensée de Rousseau : Jean-Jacques Rousseau et la vie simple, écrit par Cécile Hellian1. S’il faut toujours saluer le sain intérêt porté à la pensée de ce philosophe capital, qui plus est par une jeune doctorante, et espérer que de telles publications sur Rousseau, notamment pour le vulgariser, se multiplieront à l’avenir, bien des aspects de cette présentation laissent dubitatifs, pour ne pas dire franchement sceptiques.

En effet, quel est le propos de cet ouvrage, publié dans une collection militant pour la décroissance ? Premièrement, que Rousseau a été l’un des penseurs des Lumières à dénoncer le plus les inégalités sociales et le luxe : c’est totalement vrai, même s’il ne faut pas négliger l’œuvre de Mably par ailleurs sur ce point. Deuxièmement, que Rousseau ne s’est pas limité à une condamnation morale des inégalités : là encore, c’est totalement vrai, et c’est un des grands mérites de Rousseau. Mais troisièmement, que la condamnation de Rousseau des inégalités sociales n’est pas tant de nature infrastructurelle – au sens marxiste du terme –, ni politique – au sens jacobin du terme –, mais anthropologique (et donc reposant sur le postulat d’une nature humaine indépendante de l’histoire), – au sens d’une critique avant l’heure de la « société de consommation ». Et là, la rédaction du GRQT est obligée de marquer aussi franchement son désaccord fondamental avec ce troisième point, qu’il a montré son accord avec les deux premiers.

En effet, qu’annonce l’ouvrage sur ce que nous pouvons trouver chez Rousseau ? Premièrement : « la dénonciation avant l’heure du consumérisme et de la société marchande productrice de désirs factices ». Deuxièmement : « une critique de la grande ville et un appel à l’exode urbain qui font écho aux débats actuels. » On comprend qu’un ouvrage de vulgarisation doive appâter le chaland en surfant sur les thématiques à la mode, mais ici les concessions à l’idéologie dominante, petite-bourgeoise et profondément réactionnaire, dépassent les bornes de l’inadmissible.

La critique du consumérisme est un classique de la réaction petite-bourgeoisie, qu’elle soit traditionnelle ou intellectuelle, au développement contradictoire du capitalisme. En effet, la petite-bourgeoisie se sent opprimée par le capitalisme, elle subit l’aliénation et les effets négatifs du grand capital, mais du fait de sa position intermédiaire, elle lutte de toutes ses forces pour ne pas accepter un point de vue véritablement prolétarien, qui impliquerait une organisation de la lutte sociale très poussée, et un développement considérable des forces productives. Le rêve de la petite-bourgeoisie est de supprimer les effets négatifs du capitalisme, en particulier les aliénations que subit la petite-bourgeoisie, sans pour autant (i) supprimer tous les rapports de production du capitalisme, et (ii) sans s’astreindre au dur travail d’organisation nécessaire à renverser les aliénations capitalistes, et à la discipline que cela nécessite.

Cette contradiction fondamentale, socialement ontologique dirions-nous, est à l’origine des critiques partielles et profondément réactionnaires que la petite-bourgeoisie, en toute bonne foi, peut faire au capitalisme. Dans cette croisade, la falsification des auteurs classiques occupe une place de choix. Rousseau, en particulier, du fait de ses contradictions nécessaires à son époque, offre une cible idéale. Commençons toutefois par deux mises au point.

Premièrement : la question du « consumérisme » et de la « société de consommation ». Il est de bon ton de vitupérer la consommation, surtout lorsque celle-ci est « excessive ». Néanmoins, il est évident pour tout le monde qu’on ne peut consommer que ce qui a été produit au préalable. Toute consommation n’est que la conséquence d’une production. S’il y a donc « société de consommation », c’est qu’il y a « société de production » ; de même : s’il y a « surconsommation », c’est qu’il y a « surproduction ». Or, qui « surconsomme » dans une société capitaliste ? Sûrement pas les masses laborieuses, du Tiers-monde ou de nos contrées. Et qui « surproduit » ? Sûrement pas les capitalistes oisifs. Il est donc absurde de parler de « consumérisme » et de « surconsommation » comme le fait l’auteure, sans parler des classes sociales, et de rejeter le péché de la consommation sur l’ensemble de la société. Quant à la « production de désirs factices », on retombe là dans toutes les impasses des « pensées de l’authenticité », qui naturalisent les besoins humains, et fixent une limite anthropologique au besoin qu’il ne faudrait pas dépasser. Comme nous le verrons, ce naturalisme anthropologique est étranger à Rousseau.

Deuxième mise au point, le problème du rapport à la ruralité, et à l’économie dite « naturelle ». On trouve en effet chez Rousseau une critique de la vie urbaine (« Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l’honneur ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris : nous cherchons l’amour, le bonheur, l’innocence ; nous ne serons jamais assez loin de toi »), et un éloge de la vie rurale. L’auteure présente ces deux éléments de façon non-critique, en les appliquant directement à notre époque, sans aucun travail de transposition. Comme si le monde de Rousseau était exactement le même que le nôtre, et que cette différence fondamentale n’avait entraîné aucune déformation dans la pensée de celui-ci, et aucune trahison en la transplantant telle quelle dans notre époque. Ce sont ces anachronismes de pensée que nous voudrions analyser ici, sur trois contresens faits généralement sur Rousseau, et que l’auteure n’évite malheureusement pas.

Premier contresens : Rousseau naturaliste. Ce contresens est assez facile à faire : Rousseau ferait un éloge inconditionnel de la nature contre la société, forcément perverse et corrompue. « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l’homme. » ; « l’homme est né libre, et partout il est dans les fers » : les citations pour appuyer cette thèse semblent légions chez Rousseau. Seulement, on a assez peu pris garde que chez Rousseau, la nature était généralement une catégorie sociale, et uniquement une catégorie sociale lorsqu’il en parle en lien avec les hommes : la nature n’intéresse Rousseau qu’en lien avec la société. Ce que Rousseau cherche à faire, ce n’est pas fantasmer une origine paradisiaque, c’est à démontrer que si l’homme est malheureux, ce n’est pas à cause de Dieu ou de la Nature, mais bien de l’organisation sociale. L’ennemi absolu de Rousseau est la naturalisation des différences sociales : « Tout ce qu’ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n’y a de caractères ineffaçables que ceux qu’imprime la nature, et la nature ne fait ni princes, ni riches, ni grands seigneurs. ». 

Le concept de nature est chez Rousseau une arme de guerre idéologique contre ceux qui se servent de ce concept pour défendre une société inégalitaire. Rousseau s’élève donc contre toute naturalisation de la société, il n’est pas de plus grand contresens que d’en faire un naturaliste. Par ailleurs, cet « état de nature » où l’homme est effectivement libre et heureux n’est qu’un concept abstrait pour juger des sociétés existantes : si elles sont plus libres que l’état de nature, elles sont vertueuses, et si elles sont plus serves, alors elles sont vicieuses. Rousseau dit très clairement que l’état de nature n’a peut-être jamais existé, et cela n’a aucune importance : de la même façon que dans la physique galiléenne le mouvement rectiligne uniforme est le mouvement de référence pour évaluer tous les autres mouvements – quand bien même ce mouvement mathématique parfait n’existerait pas dans la nature – ; de même l’état de nature est dans la pensée de Rousseau l’état de l’homme qui permet d’évaluer toutes les autres sociétés – quand bien même il n’aurait jamais existé. L’état de nature est donc un concept purement évaluatoire et axiologique, pas historique et ontologique. Par ailleurs, tout retour à la nature est impossible pour Rousseau : le contrat social a arraché l’homme à la nature « pour jamais ». Enfin, s’il est vrai que l’homme est libre et heureux dans cet état de nature, il est libre comme est libre l’eau du fleuve de couler, et heureux comme un animal qui mange et dort. C’est donc un bonheur et une liberté qui sont plus que limités, et qui ne sont même pas vraiment humains. C’est pourquoi l’homme dans l’état de nature est « un animal stupide et borné » : on repassera pour le mythe du « bon sauvage » et la volonté de « retour à la nature ».

Deuxième contresens : une vision positive de la nature. C’est le principal point du mythe d’un « Rousseau écolo ». En effet, si l’on applique tout ce que Rousseau dit de positif sur la nature, comme étant pour l’homme un état égalitaire en face de la société inégalitaire, à la nature au sens physique du terme, alors effectivement, on pourrait avoir l’impression que Rousseau fait l’éloge d’une vie au contact de la nature, car celle-ci est bonne pour l’homme, et qu’elle est foisonnante et pleine de bienfaits pour lui. Sauf que cette interprétation repose sur un contre-sens complet du cadre épistémologique de Rousseau. Rousseau est un homme du XVIIIe siècle : pour lui, la nature au sens physique du terme est la nature du mécanisme newtonien. La nature physique est un ensemble de rapports mathématiques nécessaires, qui produisent des causes et un déterminisme inflexibles. Son cadre est l’espace euclidien, ce qui signifie que tous les points dans l’espace sont axiologiquement équivalents. Il y a donc une égalité fondamentale de tous les éléments de la nature. Cela signifie donc qu’il n’y aucun jugement de valeur dans la nature, il n’y a que des rapports quantitatifs. Dans cette mesure, d’un strict point de vue mécaniste, un désert n’est pas moins « naturel » qu’une forêt luxuriante, et une planète hostile n’est pas axiologiquement différente d’un espace protecteur pour l’homme : tous participent du même espace géométrisé de la physique mécanique. La nature possède chez Rousseau la froideur d’un mécanisme mathématisé, et nullement la chaleur enthousiasmante d’une libre intuition subjective infinie.

L’anachronisme qui est ici commis est de projeter sur le cadre épistémologique du XVIIIe celui de la seconde moitié du XIXe siècle, qui date d’après la révolution évolutionniste de Darwin. En effet, si le modèle absolu des sciences de la nature du XVIIIe siècle est la physique mécanique newtonienne, celui de la seconde moitié du XIXe est la biologie évolutionniste darwinienne, interprétée et déformée dans un sens vitaliste et naturaliste. C’est seulement là que la nature peut être vue comme bonne et luxuriante, comme débordement de forces vitales, laissant libre cours à l’intuition subjective. Dans le mécanisme newtonien, cette vision de la nature n’a strictement aucun sens, puisque le principe d’inertie précise bien qu’il n’y a qu’une conservation de la force, et nullement une démultiplication indéfinie. Nietzsche ne n’y était pas trompé, lui qui a été contemporain de ce renversement épistémologique majeur : « Le darwinisme anglais tout entier respire une atmosphère semblable à celle que produit l’excès de population des grandes villes anglaises, l’odeur de petites gens, misérablement à l’étroit. Mais lorsque l’on est naturaliste, on devrait sortir de son recoin humain, car dans la nature règne, non la détresse, mais l’abondance, et même le gaspillage jusqu’à la folie. La lutte pour la vie n’est qu’une exception, une restriction momentanée de la volonté de vivre ; la grande et la petite lutte tournent partout autour de la prépondérance, de la croissance, du développement et de la puissance, conformément à la volonté de puissance qui est précisément la volonté de vie ». 

Notons ici la finesse habituelle de Nietzsche, qui est ici plus profond que Spencer, le fondateur du darwinisme social : il sent de façon certaine et intuitive que le darwinisme social est une trahison du darwinisme, et éprouve ici le besoin de l’attaquer de front. Il est évident qu’une telle vision de la nature est impensable au XVIIIe siècle, et un anachronisme complet pour ce qui relève de Rousseau : la nature (au sens physique) n’est pas pour Rousseau pleine de vie ou de richesses, en croissance ou luxuriante, c’est un ensemble de froids rapports mathématiques strictement déterminés.

Il est vrai cependant que la nature joue encore un troisième rôle chez Rousseau : c’est la nature au sens psychologique, et qui est différente de la nature comme catégorie sociale, et la nature au sens physique. Cette nature-là est celle des Rêveries du promeneur solitaire, comme l’île de Saint-Pierre dans la 5e promenade. C’est une nature qui permet l’introspection et la méditation. C’est celle dans laquelle Rousseau vient se réfugier à la fin de sa vie, lorsque la persécution des hommes se fait trop forte. Mais il est clair que pour Rousseau, cette fuite est introspective, et c’est un pis-aller, quand la réforme de la société est présentement impossible, mais que l’homme doit quand même chercher le bonheur. Mais il ne s’agit pas d’une fuite économique, ni d’un projet politique, comme dans la présentation de l’auteure : il s’agit d’une fuite psychologique, une « rêverie » – Rousseau reste économiquement dépendant des hommes à ce moment-là, et il le sait. D’ailleurs, chez lui, la réflexion sociale et politique n’est jamais très loin, même lorsqu’il ne décrit que cette nature introspective. Ainsi, après avoir décrit les deux îles de taille inégales du lac de Bienne, et le fait que les habitants utilisent les ressources de la plus petite pour réparer la plus grande lorsqu’elle est endommagée : « c’est ainsi que la substance du faible est toujours employé au profit du puissant ». Dont acte pour la fuite dans la nature hors de la lutte des classes.

Troisième contresens : la question du retour à la nature. Personne ne contestera que l’on trouve chez Rousseau nombres éloges de la vie rurale, simple et vertueuse, et des diatribes contre la vie urbaine, dépravée et corrompue pour Rousseau. Seulement, la portée exacte et l’actualité de cette critique est ici mal interprétée par l’auteure.

En effet, le mérite politique et philosophique immortel de Rousseau est, comme l’écrivait Lukács, d’avoir été le premier à poser de façon plébéienne la question de la révolution bourgeoise. Une fois que cette contradiction fondamentale est saisie, tous les paradoxes apparents chez Rousseau s’évanouissent. En effet, chez Rousseau, « les aspects idéologiques de la réalisation plébéienne de la révolution bourgeoise apparaissent pour la première fois comme dominants et sont, conformément à la dialectique interne de ce mouvement, souvent mélangés d’éléments petits-bourgeois et réactionnaires ; souvent aussi le contenu social de la révolution est relégué à l’arrière-plan et cède la place à cet esprit plébéien » (citation de Lukács dans son Goethe et son temps). On a ici une caractérisation parfaite de la dualité de la pensée de Rousseau, dualité qui s’explique par la faiblesse de l’industrie et du prolétariat en France au XVIIIe siècle : Rousseau pense une révolution dont le contenu serait bourgeois (dans ce que celui-ci a de plus noble : égalité formelle, équivalence axiologique des citoyens, universalité du droit, ect.), et les méthodes plébéiennes, et donc souvent prolétarisantes (attention extrême accordée à la question économique et sociale, méthodes musclées qui ne pouvaient qu’effrayer les partisans des Lumières les plus modérés, comme « forcer quelqu’un à être libre »). Cette contradiction fondamentale ne pouvait pas ne pas entraîner un certain nombre de déviations, parfois très problématiques, notamment sur la question féminine, ou la vision de la ville, qui frôlent parfois chez Rousseau la vision réactionnaire, sans cependant jamais complètement y tomber. On touche ici du doigt la divergence fondamentale entre l’interprétation réactionnaire de Rousseau et celle faite par les progressistes : les premiers grossissent indûment les aspects petits-bourgeois et réactionnaires de sa pensée, afin d’en proposer un portrait défiguré ; les seconds ramènent ces éléments à leur juste mesure, et montrent qu’ils ne visent pas l’essentiel de cette grande pensée.

Car il ne faut pas oublier que du point de vue de la théorie économique, Rousseau est, comme tous les philosophes français de son siècle, un physiocrate (théorie économique qui veut que la terre et le travail agricole soient les seules sources de richesses, l’industrie étant improductive et incapable de produire la moindre valeur au sens économique du terme). Il est évident que cette théorie économique non-scientifique a eu des conséquences très lourdes sur certains points de sa pensée. Sa critique de la ville et son éloge de la campagne est donc une déformation, due à l’absence de vraie science économique en France durant ce siècle, et au poids extrême dans l’économie de la paysannerie et de l’artisanat, déformation qui n’engage pas le fond de la pensée de Rousseau, et relève plus de la scorie inévitable, du tribut payé à la misère de son époque, que d’un véritable éloge de la nature, et d’un « retour à la terre » : inutile donc de faire de Rousseau un « khmer rouge » (ou « vert » !) avant l’heure ! Son éloge de la petite-production est donc un reflet du faible développement des forces productives de la France du siècle de Louis XIV, mais en aucun cas une marque de naturalisme écologisant.

La grandeur d’un penseur se manifeste toujours dans sa capacité à se confronter aux contradictions de son époque, sans chercher à les nier ou à les édulcorer par des stratagèmes apologétiques superficiels. Rousseau n’a donc pas cherché à sauter par-dessus son époque, mais à en saisir les contradictions les plus profondes, et qui sait à quel point elle l’était : après tout, n’avons-nous pas fini de tenter de les résoudre ? Un penseur peut bien sûr sauter par-dessus son époque, et édifier un monde parfait, purgé de toutes les contradictions du réel. Mais alors, comme le disait Hegel, « ce monde existe bien, mais seulement dans sa pensée : un élément moelleux dans lequel tout ce qui est arbitraire se laisse imprégner ». Soyons donc reconnaissant à Rousseau de ne pas s’y être adonné, et espérons que ces contresens politiques et réactionnaires sur Rousseau soient dissipés pour de futures publications.

Note de bas de page:

1- https://www.decitre.fr/livres/jean-jacques-rousseau-et-la-vie-simple-9782369354529.html

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